01 décembre 2007

Episode 4 – Les années Pompidou (1969-1974)

« La Ve République pour les nuls »

Episode 4 – Les années Pompidou (1969-1974)

 

 

La présidence de Georges Pompidou est, de très loin, la plus mal connue de l’histoire de la Ve République. Autant le personnage historique qu’était De Gaulle marqua durablement les mémoires et la postérité, autant son successeur immédiat est devenu une sorte de post-scriptum de la légende gaullienne : généralement, les années Pompidou sont expédiées en deux commentaires, de type « industrialisation de la France – continuité du gaullisme. » Il y a là une profonde injustice historique, car les années Pompidou traversent, en cinq ans, des enjeux et des crises qui ont comme un goût d’annonces de l’avenir…

 

 

 

Ci-dessus : une vue du Centre Pompidou, à Paris. 

 

1. L’élection présidentielle de 1969 : la gauche éliminée au 1er tour.

 

Contrairement à une erreur très fréquemment faite, 2002 n’était pas la première fois où la gauche était éliminée dès le 1er tour du scrutin. C’est aussi arrivé en 1969. A l’époque, la gauche subit trois handicaps lourds :

  • La crise de mai 1968, vieille de moins d’un an, a décrédibilisé la gauche parlementaire, qui avait tenté un gouvernement de salut public pour renverser De Gaulle.
  • Le champion de la gauche à la précédente présidentielle, François Mitterrand, a été personnellement décrédibilisé, en s’étant déclaré fin mai 1968 prêt à prendre la présidence de la République après le renversement de la Ve République.
  • L’extrême-gauche est puissamment structurée au sein du Parti Communiste, alors que la gauche parlementaire est toujours émiettée entre une SFIO (ancêtre du P.S.) affaiblie et d’autres petits partis, tous hérités de la IVe République.
  • Le Parti Communiste, contrairement à 1965, a décidé de se refaire une santé électorale en présentant son propre candidat indépendamment de la gauche. Rappelons qu’à l’époque et depuis 1945, le P.C. pèse plus lourd que la gauche parlementaire.


A l’inverse, Georges Pompidou, qui s’est déclaré candidat le 29 avril, n’a aucun mal à rallier tous les gaullistes à sa candidature :

  • Il jouit depuis la crise de mai 1968 d’une autorité politique incontestée sur la droite.
  • En tant qu’ancien Premier ministre du général de 1962 à 1968, il est le candidat le plus incontestable pour revendiquer sa succession.
  • Son seul rival potentiel, outre qu’il est encore trop jeune, a échoué à pousser Antoine Pinay à se présenter et s’est finalement rallié à Pompidou : son nom est Valéry Giscard d’Estaing.


Toutefois, un imprévu de taille va bousculer la campagne. Alain Poher, notable provincial et président du Sénat, est devenu président de la République par intérim depuis la démission du général. Peu à peu, son comportement de « père tranquille » dans le climat d’incertitude politique lui donne une popularité grandissante dans l’opinion. Il décide de se présenter, avec pour double avantage de faire campagne sur l’unité nationale et de, symboliquement, déjà occuper le palais de l’Elysée. Les premiers sondages le donnent nettement vainqueur de l’élection.

 

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Alain Poher : fonctionnaire au Ministère de l'Economie dès 1938, résistant, membre du MRP centriste, il sera directeur de cabinet de Robert Schumann après la guerre. Elu à la Haute Assemblée dès 1946, il y siègera presque sans interruption jusqu'en 1992. Président du Sénat de 1968 à 1992 (!), il sera de fait 2 fois président de la République par intérim : à la démission de De Gaulle (1969), et à la mort de Pompidou (1974). Il profitera de son intérim de 1974 pour ratifier de sa propre initiative la Convention européenne des Droits de l'Homme.  

 

 

Georges Pompidou réussira cependant à renverser la tendance en quelques semaines à peine, grâce à trois éléments déterminants :

  • Il mène une campagne très active sur le terrain, par une série de déplacements en province au rythme très intensif.
  • Lors des interventions télévisées de chaque candidat, son charisme télévisuel est très nettement supérieur à celui de tous ses concurrents.
  • Inversement, la prestation d’Alain Poher à la télévision est pitoyable : on y voit un notable provincial lire ses feuillets ligne après ligne presque sans en décoller le nez, chaussé d’énormes lunettes à grosses montures.


Au premier tour, le candidat du P.C. Jacques Duclos effectue une percée spectaculaire (21.3%), de même que Pompidou qui culmine à 44.5%. Poher, qualifié de justesse avec 23.3%, ne peut pas compter sur les voix de Duclos qui appelle à voter blanc, et celles du candidat socialiste Gaston Defferre, écrasé à 5%, sont insuffisantes. Pompidou est élu triomphalement au second tour, par 58.21% des voix, moyennant une abstention massive.

 

 

Ci-dessus : déclaration de Georges Pompidou au lendemain de sa victoire

 

 

2. La modernisation de la France par l'automobile.

 

C’est la rengaine habituelle que l’on entend sur Pompidou : son mandat a « industrialisé la France. » Quand on sait que la France n’a pas attendu 1969 pour s’industrialiser, on comprend que derrière cette formule à l’emporte-pièce se tiennent des mesures plus complexes. On retiendra principalement :

  • Le développement de l’automobile au détriment des autres moyens de transport. C’est l’époque où disparaît la bicyclette, jusqu’alors dominante, et où toute une partie de la campagne cesse d’être desservie par le train, étant désormais accessible par la route.
  • Le développement massif de réseaux routiers et autoroutiers, avec par exemple la destruction de vieux quartiers de nombreuses villes pour y faire passer des autoroutes, le perçage de tunnels comme celui de Fourvière à Lyon, ou encore l’apparition du périphérique autour de Paris.
  • Le développement de l’agriculture intensive et de l’agro-industrie, par la mécanisation, les engrais chimiques et les pesticides. Curieusement, apparaissent en même temps les « labels d’origine ».
  • La tentative de faire apparaître des tours de type « gratte-ciel » à Paris. La tour Montparnasse, bâtie à cette époque, sera un échec architectural et visuel, au point que le successeur de Pompidou gèlera la construction de tours à Paris : gel toujours d’actualité. 

 

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Deux jeunes énarques pleins d'avenir... A droite, Jacques Chirac : il sera successivement sous Pompidou secrétaire d'Etat aux finances, ministre des relations avec le Parlement, très populaire ministre de l'Agriculture, puis nommé in extremis ministre de l'Intérieur en 1974, l'année de l'agonie du président. A gauche, Edouard Balladur : conseiller de Pompidou depuis 1964, il sera successivement sous sa présidence Secrétaire général adjoint de l'Elysée puis Secrétaire général.

 

 

 

3. La naissance du Parti Socialiste : Epinay, 1971.

 

La fondation du Parti Socialiste est l’histoire d’un noyautage réussi. Emmené par François Mitterrand, un regroupement de clubs politiques, la Convention des institutions républicaines, totalise seulement 97 délégués sur les 800 présents. Ce sont pourtant eux qui vont ravir le nouveau parti. Le Congrès d’Epinay a pour but d’unifier les composantes de la gauche parlementaire dans un même mouvement, autour de la vieille SFIO comme noyau dur. Son premier secrétaire, Alain Savary, s’estime en position de force pour prendre la tête de ce mouvement.

Le samedi 12 juin, deuxième jour du Congrès, le débat sur le mode de désignation des membres du comité directeur du futur Parti Socialiste tourne au désavantage de la majorité sortante de la SFIO, conduite par Alain Savary et qu’appuye Guy Mollet : la proposition adoptée, celle de la proportionnelle pour départager des « motions » avec barre à 5%, est celle du CERES, petit parti piloté par le jeune Jean-Pierre Chevènement. Ce mode de scrutin est toujours en vigueur au PS aujourd’hui.

Le dimanche 13 juin, le vote pour départager les motions donne la majorité à une coalition de 3 motions : celles de Pierre Mauroy, Jean-Pierre Chevènement, et François Mitterrand, par 51.26% des voix. Dans la foulée, deux textes s’opposent sur l’orientation du parti, le « texte Mitterrand » et le « texte Savary ». Le texte Mitterrand l’emporte par 43 926 voix contre 41 757, sachant que 3 925 voix s’abstinrent et qu’il y avait 1 028 absents…

Concrètement, c’est sur l’idée d’une alliance de gouvernement avec les communistes que les motions de Mauroy, Chevènement et Mitterrand se sont alliées, et c’est sur elle qu’ils ont remporté le Congrès. Pour l’anecdote, le texte Savary, lui, mettait comme préalable à une alliance une discussion idéologique avec les communistes : cette concession à la ligne procommuniste suffit à lui faire perdre le soutien des socialistes les plus anticommunistes, et donc à perdre face au texte Mitterrand.

François Mitterrand devient Premier secrétaire du nouveau Parti socialiste. Il est en place pour la prochaine présidentielle, prévue en 1976.

 

 

Ci-dessus : une célèbre déclaration de François Mitterrand au congrès d'Epinay. 

 

 

4. La « nouvelle société » de Jacques Chaban-Delmas (1969-1971).

 

Nommé Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas conçoit un projet de nouvelle société qui mêle l’élargissement des libertés publiques, la participation salariale dans les entreprises, l’accroissement des pouvoirs locaux, et le développement de la solidarité. L’inspiration de ce programme est nettement « chrétienne-sociale », et très en avance sur l’évolution de la société. Elle ressurgira de loin en loin jusqu’à nos jours sous le nom de « troisième voie. »

Cette « nouvelle société » se limitera pourtant dans la pratique à la mise en œuvre de ses mesures les moins fortes. La raison en est que les deux conseillers principaux de Pompidou, Pierre Juillet et Marie-France Garaud, estiment qu’une politique trop à gauche ne peut qu’affaiblir son soutien par les électeurs de droite, sans faire gagner de voix sur la gauche. De fait, Chaban-Delmas sera progressivement acculé à l’impuissance politique.

On retiendra toutefois quelques mesures sous son magistère :

  • La séparation des deux chaînes de télévision de l’ORTF (la télévision est alors 100% d’Etat) en deux entités distinctes, la Une et la Deux.
  • La loi d’actionnariat ouvrier chez Renault.
  • L’abandon définitif de la filière graphite-gaz au profit des centrales nucléaires.
  • Le vote d’une loi « anticasseurs » : à l’époque, des jeunes casseurs surnommés les « blousons noirs » commettent régulièrement des actes de vandalisme en banlieue.


Pendant ce temps, Pompidou interviendra directement sur trois domaines :

  • La création d’un centre d’art contemporain à Paris, futur Centre Georges-Pompidou.
  • Le discours de Chicago sur le péril environnemental (en 1970 !).
  • Le projet d’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE : Pompidou la fait approuver par référendum (Oui 68.3%, abstention 40%).
  • La création du SME, le système monétaire européen, qui vise à permettre aux monnaies de la CEE de toutes rester entre certaines bornes de hausse et de baisse pour stabiliser les effets monétaires.


En janvier 1971, le Canard Enchaîné publie la feuille d’impôts de Jacques Chaban-Delmas, qui révèle que ce dernier bénéficie d’un montage fiscal pour être quasiment dispensé d’impôts. La polémique enfle jusqu’à sa démission en avril.

 

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Jacques Chaban-Delmas : fonctionnaire dans plusieurs ministères dès les années 30, entré dans la Résistance dès 1940, le général de Gaulle le nomme général de brigade à 29 ans, en 1944, soit le plus jeune général jamais nommé depuis le Premier Empire. Député et plusieurs fois ministre sous la IVe République, président de l'Assemblée de la Ve République dès 1958, Pompidou le nomme Premier ministre en 1969. Après son limogeage en 1971 puis son échec à la présidentielle de 1974, il sera plusieurs fois encore président de l'Assemblée, et maire de Bordeaux de 1947 à 1995 (!). Bel homme, sportif de haut niveau, il sera notamment finaliste du double messieurs aux championnats de France de tennis en 1965, vainqueur de la finale vétérans simple en 1961, et vainqueur vétéran en double à 7 reprises. Egalement international français de rugby à XV en juin 1945, contre l'Angleterre, c'est Alain Delon qui l'incarnera dans le film Paris brûle-t-il.

 

 

5. Pierre Messmer, l’ombre de Pompidou (1971-1974).

 

A l’inverse de Chaban-Delmas, il n’est pas possible de parler d’un programme propre à Pierre Messmer pour le gouvernement de la France. On revient au schéma plus classique, « à la De Gaulle », d’un Premier ministre exécutant et d’un président de la République seul en scène.

On retiendra de cette période les principales réformes suivantes :

  • Création de la troisième chaîne de télévision, la future France 3.
  • Elargissement de la CEE à 9 membres, les 6 fondateurs plus l’Irlande, le Danemark et la Grande-Bretagne. La Norvège devait aussi entrer, mais son peuple a dit Non par référendum…
  • Mise en service de la centrale nucléaire Phénix, ancêtre de « Super-Phénix. »
  • Loi Royer limitant l’installation des grandes surfaces.
  • Tentative avortée, à cause de la gauche parlementaire, de réduction du mandat présidentiel de 7 à 5 ans.
  • Projet d’extension du terrain militaire du Larzac, qui provoquera des manifestations d’écologistes, de pacifistes et de régionalistes. Ce seront les célèbres communautés hippies du « plateau du Larzac ».
  • Inauguration de l’aéroport Charles-de-Gaulle à Roissy, d’inspiration art contemporain.

 

 

Ci-dessus : déclaration de Georges Pompidou sur l'immigration en 1973. 

 

6. Le 1er choc pétrolier.

 

Une idée reçue donne au 1er choc pétrolier de 1973 toute la responsabilité de la crise économique qui commence à l’époque. C’est oublier que, indépendamment de ce choc pétrolier, de grandes entreprises comme l’horlogerie Lip déposent leur bilan dès 1972, tout simplement parce que le boom des Trente Glorieuses est arrivé à épuisement indépendamment de « l’or noir. »

Toujours est-il que fin 1972, les pays arabes réagissent à la guerre du Kippour en frappant Israël et ses alliés d’embargo pétrolier, et en diminuant par ailleurs de 25% leurs exportations de pétrole tout en augmentant les prix de 17%. Le baril brut double sa cotation en Bourse, ce qui fait passer la facture pour la France de 17 à 123 milliards de francs.

La France réagira sous deux angles :

  • Sortie du système monétaire européen, pour pouvoir dévaluer en paix.
  • Augmentation des investissements dans le nucléaire, que ces circonstances transforment en plance de salut énergétique.

 

 

7. La maladie du président.

 

Les contemporains de la présidence de Pompidou s’en souviennent : dans les six derniers mois de sa vie, le visage du chef de l’Etat qui enfle sans cesse et se bouffit, sa taille qui s’arrondit… La rumeur court que Georges Pompidou est malade. Bien avant le cancer de François Mitterrand, les Français auront assisté à l’époque à une déchéance physique d’à peu près un an, avec la peur d’à nouveau perdre un président du jour au lendemain, peur que n’arrangent pas les déclarations officielles sur « de simples grippes. » Georges Pompidou est de fait atteint de la maladie de Waldenström, mal extrêmement rare et incurable. Il le sait depuis de nombreuses années, mais pensait réussir à finir son septennat, surtout s’il avait réussi à le réduire à cinq ans.

Son décès brutal le 2 avril 1974, d’une septicémie foudroyante, plongera le pouvoir en place dans une violente guerre de succession.

 

La semaine prochaine :

« La Ve République pour les nuls »

Episode 5 – Giscard d'Estaing, le président de l'image (1974-1981)

19 novembre 2007

Episode 3 – Une certaine idée de la France (1962-1969)

Voici le troisième épisode de notre nouvelle rubrique La Ve République pour les nuls. Une occasion de découvrir ou de redécouvrir l’histoire politique de la France depuis 1958, dans un style clair, direct et accessible.

Cette rubrique paraît normalement tous les samedis (sauf aujourd'hui^^). Comme tout ce que publie GroZbulles, nos visiteurs sont totalement libres par leurs commentaires de nous interpeller, de réagir, de poser des questions, d’ouvrir des débats, voire de corriger nos inévitables inexactitudes.

Ce
troisième épisode termine de traiter la présidence du fondateur de la Ve République, Charles de Gaulle, des lendemains de l'indépendance algérienne au référendum perdu de 1969.

Bonne lecture !

Les auteurs

 

« La Ve République pour les nuls »

Episode 3 – Une certaine idée de la France (1962-1969)

 

La première phase de la présidence du général de Gaulle avait été marquée, de 1958 à 1962, par son combat sur deux fronts : la question algérienne, et la révolution institutionnelle. Mais 1962 marque à la fois l’indépendance de l’Algérie, et le coup mortel porté à « l’esprit de la IVe » par l’élection du président de la République au suffrage universel. La nouvelle phase qui s’ouvre, et qui courra jusqu’en 1969, marquera pour longtemps l’imaginaire collectif, au point de trouver presque cinquante ans plus tard la notion « d’héritage gaulliste » dans le débat politique.

Mais concrètement, que vécut la Ve République pendant cette période ?

 

1. L’indépendance de la France.

 

C’est sans doute le legs politique le plus important de la présidence du général, puisqu’il est resté d’actualité. La logique gaullienne en la matière est simple. Maintenant que la France n’est plus une grande puissance mondiale, elle doit au minimum avoir un grand discours, une singularité dans les relations internationales, sans quoi elle ne pèsera plus rien. De Gaulle développera donc un positionnement proche de celui des « non-alignés ». Il s’efforcera de se maintenir à égale distance des deux superpuissances de l’époque, les Etats-Unis et l’URSS. Il s’efforcera par ailleurs de faire de la France le porte-drapeau d’un certain nombre de causes emblématiques, notamment l’indépendance des nations : ce positionnement lui donnera de fait un écho très fort vis-à-vis des pays du tiers-monde, à l’époque sous très forte pression à la fois de l’Ouest et de l’Est pour « choisir leur camp. » De Gaulle est également guidé, sous l’influence manifeste du nationalisme romantique de Charles Péguy, par une « certaine idée de la France », dotée d’un rôle messianique dans la marche des peuples à travers l’Histoire.

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Une conférence de presse du général de Gaulle : ces exercices, à raison de deux par an, ritualiseront la rareté de la parole présidentielle.

 

C’est à partir de cette grille de lecture que s’expliquent ses décisions de politique étrangère les plus marquantes :

  • Réconciliation franco-allemande, avec la formation du "couple" De Gaulle - Adenauer. Si après coup leurs relations d'entente furent présentées comme idylliques, dans la réalité elles furent marquées par un désaccord sur l'alliance avec les Etats-Unis : très fortepour l'Allemagne, solide mais critique pour la France. Cette réconciliation permit toutefois un condominium franco-allemand sur la jeune CEE, ancêtre de l'Union européenne.
  • Refus de participer au financement des casques bleus de l’ONU, au motif que seuls comptent les rapports de force entre Etats.
  • Entretien d’un « pré-carré » français en Afrique, à la fois par le soutien aux chefs d’Etat en place et par la création d’Elf Aquitaine, bras pétrolier et affairiste de l’influence française. Ce sont les débuts de la « Françafrique » post-coloniale.
  • Refus à deux reprises (1963, 1967) de l’entrée de la Grande Bretagne dans la CEE. Le principal motif est l’alignement systématique des Britanniques sur les Etats-Unis.
  • Condamnation de l’érection en 1961 du mur de Berlin.
  • Condamnation dès 1964 de l’aide militaire américaine au Sud-Viêtnam, au nom de la libre détermination des peuples.
  • Reconnaissance diplomatique de la Chine communiste en 1964, alors que l’Occident à l’époque continuait à ne reconnaître que la Chine non-communiste (Taiwan) et que les Etats-Unis ne la reconnaîtront que sous la présidence de Nixon.
  • Dans la CEE, politique de la « chaise vide » (boycott des institutions européennes) de mi-1965 à début 1966. Le but est d’obtenir que tout Etat membre puisse disposer d’un droit de veto sur les décisions adoptées majoritairement dans le cadre de la CCE. Ce but sera atteint avec le « compromis de Luxembourg. »
  • Retrait de la France du commandement intégré de l’OTAN, dont le QG dut déménager à l’époque de Paris à Bruxelles.
  • Interruption des ventes d’armes à Israël après la Guerre des 6-Jours de 1967, d’où une politique pro-arabe qui singularisera la France par rapport à un Occident globalement pro-Israël.


On retiendra par ailleurs trois éléments de la politique étrangère gaullienne, l’un parce qu’il est très emblématique de sa doctrine d’indépendance, l’autre parce qu’il marque les débuts de l’humanitaire moderne, le troisième parce qu’il relève de ce « nationalisme romantique » à la Péguy :

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L’explosion du premier essai de la bombe H à Mururoa, possession française du Pacifique

 

  • La bombe H, ou l’indépendance nationale par la dissuasion.


C’est sous De Gaulle que la France se dote de la bombe A : toutefois, les préparatifs de cet effort technologique dataient de la IVe République, et cet armement est clairement obsolète comparé à la bombe H des Américains et des Soviétiques. La présidence gaullienne mène de bout en bout un programme militaire pour passer à la bombe H, à la fois contre une très forte campagne pacifiste de la gauche et la mobilisation massive des atlantistes (les partisans d’un positionnement pro-américain net).

C’est à cette époque qu’il énonce la « doctrine de dissuasion » : le but de la bombe H française est qu’aucune puissance ne puisse attaquer la France sans risquer immédiatement une riposte lui causant des dommages inacceptables. Cette nouvelle arme donnera, de fait, une indépendance réelle à la France dans le monde, puisqu’elle s’appuiera sur l’inviolabilité militaire de son territoire.

  • La crise du Biafra, ou la naissance de l’humanitaire.


Dans le cadre des vagues de décolonisation, un mouvement sécessionniste se manifeste au Biafra au milieu des années 60, contre la tutelle du Nigéria par ailleurs anglophone. Pour des raisons géopolitiques de lutte entre sphères d’influence en Afrique, la France gaullienne soutiendra la cause biafraise contre le Nigéria, lui-même appuyé par la Grande Bretagne. C’est à cette époque que des médecins français s’organisent pour apporter des soins aux victimes du conflit, et se baptisent Médecins Sans Frontières. La campagne de mobilisation de la générosité des Français en faveur du Biafra, qui rencontrera un franc succès, devra beaucoup au charisme d’un jeune médecin annonciateur de l’humanitarisme médiatique des décennies suivantes : le docteur Bernard Kouchner.

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 Bernard Kouchner (à gauche) : jeune médecin engagé dans l’aide humanitaire au Biafra, il sera co-fondateur de Médecins Sans Frontières, et émergera par la suite comme concepteur de la notion de « droit d’ingérence ».

 

  • Le "Québec Libre," ou la dette d’honneur de la France.


En 1967, à l’invitation du Premier ministre de la province canadienne du Québec, le général de Gaulle se rend au Québec dans une ambiance de fièvre populaire des Québécois francophones. Arrivé sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal, il lance à une foule de plus de cent mille personnes : « Vive Montréal, vive le Québec… … …Vive le Québec libre ! », ces derniers mots étant salués par une immense ovation populaire.

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De Gaulle sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal, en 1967


La crise diplomatique qui s’ensuit avec le Canada est nette. Le Premier ministre canadien déclare les propos du général inacceptables, ce à quoi De Gaulle répond par l’interruption de sa visite d’Etat au Canada et son retour à Paris. Il a été établi depuis que ce coup médiatique du général était largement prémédité, planifié jusqu’aux moindres détails, et qu’il s’agissait pour lui de payer aux francophones du Canada ce qu’il estimait être une dette d’honneur de la France : soutenir l’affirmation du peuple québécois dans le Canada anglophone, afin de réparer l’abandon pur et simple de ces mêmes Québécois par la France à l’époque où ils étaient une colonie française.

A noter, d’ailleurs, que cet incident diplomatique marquera le coup d’envoi du nationalisme québécois moderne, et aboutira à une série d’avancées politiques obtenues par les francophones pour leur autonomie maximale, la protection de leur langue, etc. Il est là aussi établi que De Gaulle contribua délibérément à modifier par son appui le rapport de force du Québec avec le pouvoir fédéral anglophone.

 

2. L’élection présidentielle de 1965.

 

Pour la première fois depuis le raté de l’élection présidentielle de 1848, qui porta au pouvoir le futur empereur Napoléon III, les Français élisent eux-mêmes leur président. Dans un premier temps, tous les sondages confirment au général de Gaulle, dont il est établi qu’il n’aurait renoncé à se présenter que s’il ne s’en était pas senti la santé, une victoire dès le premier tour. Toutefois, quatre facteurs affaiblissent l’homme du 18-Juin au fil de la campagne :

  • La conjoncture économique connaît à l’époque un léger tassement.
  • Le général de Gaulle se refuse totalement à faire campagne, au motif que les Français le connaissent déjà et qu’ils peuvent déjà le juger sur pièces.
  • De Gaulle a agrégé une série de mécontentements par son refus systématique de faire des concessions de clientélisme électoral, notamment les agriculteurs, qui le sanctionneront au premier tour et voteront pour lui au second.
  • Parmi les candidats, deux émergent nettement du lot et gagnent rapidement des voix : François Mitterrand, en capitalisant sur lui l’union de la gauche et des communistes ; Jean Lecanuet, en récupérant l’électorat de droite pro-américain et non-gaulliste. Les interventions des candidats à la télévision seront des nouveautés très frappantes pour les téléspectateurs, sur un média d’ordinaire dominé par le pouvoir en place.

 

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Jean Lecanuet : ancien résistant, haut cadre du MRP centriste sous la IVe République, il sera le candidat de ce parti à la présidentielle de 1965. Le mécontentement de la droite non-gaulliste et atlantiste lui fera atteindre 15% des voix. Il travaillera ensuite à pérenniser le centrisme dans la Ve République, jusqu’à l’élection de Valéry Giscard d’Estaing. Premier président de l’UDF en 1978, il sera le mentor politique de François Bayrou.

 

De fait, De Gaulle n’est pas élu dès le premier tour, ce qui à l’époque est pris comme un lourd désaveu, et doit affronter Mitterrand au second tour. Dans l’entre-deux, il accepte enfin de faire campagne, dans une série d’entretiens télévisés avec le journaliste Michel Droit. Ces émissions le montrent sous un jour méconnu des électeurs, à contre-pied de son image de « statue du Commandeur » : il se montre très au courant des réalités quotidiennes des Français, préoccupé du développement de leur niveau de vie, gouailleur, et détendu.

Au second tour, le général est élu pour un second mandat par 55% des suffrages, avec un taux d’abstention remarquablement bas. L’éloignement progressif de l’électorat sera néanmoins confirmé deux ans plus tard, aux législatives de 1967, lorsque la majorité n’est reconduite que d’un seul siège. Pour l’anecdote, De Gaulle déclarera alors en privé que, s’il avait perdu la majorité, il aurait nommé un gouvernement d’experts et de techniciens, attendu la crise provoquée par la nouvelle majorité hostile, et dissous l’Assemblée nationale ; mais en aucun cas il n’aurait pratiqué la cohabitation.

 

3. Quelques réalisations oubliées.

 

Certaines réalisations de la présidence gaullienne sont peu connues, ou il est peu connu qu'elles remontent à De Gaulle. On citera notamment :

  • La fusée Ariane.
  • L'avion à réaction Concorde.
  • La légalisation de la pilule contraceptive.
  • L'apparition de la télévision en couleurs (à l'époque l'entièreté de la télévision dépend de l'Etat).
  • L'engagement massif de la France dans le nucléaire civil, aux fins d'indépendance énergétique maximale du pays. 

 

4. Mai 68 : le piège de la jonction des mécontentements.

 

Beaucoup d’analyses, de thèses, d’articles et de polémiques ont été consacrés aux tenants et aboutissants de la crise de mai 1968. Si l’on s’en tient uniquement à l’aspect politique et social, cette crise se résume toutefois à l’engrenage suivant :

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Georges Pompidou : chargé de mission au cabinet du général de Gaulle du temps du Gouvernement provisoire de 1945-1947, il travaille de 1954 à 1958 à la banque Rothschild dont il sera fondé de pouvoirs, et deviendra membre du Conseil constitutionnel nommé par De Gaulle en 1959. Nommé Premier ministre en 1962, il le restera jusqu’à sa disgrâce de 1968, puis son élection à la présidence de la République en 1969.

 

  • Dans un contexte de début d’usure du pouvoir (principat gaullien sans interruption depuis dix ans), des agitations étudiantes se manifestent en plusieurs points du territoire national. Pour l’anecdote, les premières revendications explicitement formulées furent… le libre accès aux dortoirs des filles.
  • Au lieu de circonscrire ces agitations, par exemple en libérant rapidement les premiers agitateurs et en lâchant quelques concessions symboliques, De Gaulle opte systématiquement pour la répression et les arrestations au nom de l’autorité de l’Etat.
  • La tactique du général radicalise l’agitation étudiante, qui se propage de faculté en faculté jusqu’aux premières barricades du 11 mai. Dans le même temps, les syndicats et les partis politiques de gauche profitent de l’opportunité pour ouvrir un nouveau front, social celui-là, avec l’apparition de premières grèves. C’est cette jonction qui sera décisive pour le succès du mouvement.
  • Les grèves se multiplient, en même temps que les barricades des étudiants. Mettant sa démission dans la balance, le Premier ministre Pompidou obtient du général de gérer lui-même la crise. Il opte pour une tactique d’apaisement.
  • En l’absence de De Gaulle, en visite d’Etat en Roumanie, les grèves prennent la tournure d’une grève générale, tandis que la Sorbonne et l’Odéon sont bloqués par les étudiants sans intervention de la police.
  • Le général s’étant mis hors-jeu de lui-même, Pompidou poursuit sa logique d’apaisement. Il compte calmer les grévistes par une série de concessions, et jouer le pourrissement progressif du mouvement de grèves. Ce seront les accords de Grenelle du 26 mai.
  • A la surprise de Pompidou et des leaders syndicaux, la base ouvrière rejette les accords de Grenelle. La grève générale se poursuit.
  • Le blocage de la situation politique et sociale amène des leaders de gauche à considérer que la jeune Ve République est en train de s’effondrer. L’idée d’un gouvernement provisoire est lancée lors d’un meeting stade Charléty le 27 mai et, le même jour, François Mitterrand se déclare prêt à une candidature à la présidence de la République.
  • Le 29 mai, coup de théâtre : De Gaulle disparaît en hélicoptère, parti pour une destination inconnue. Il s’avèrera qu’il était parti à Baden-Baden, base militaire française en Allemagne de l’ouest, pour s’entretenir avec le général Massu.
  • Le 30, en même temps que les gaullistes les plus fidèles ont organisé une manifestation monstre sur les Champs Elysée, une allocution de De Gaulle à la radio annonce la dissolution de l’Assemblée nationale, le retour de l’ordre, et développe des accents qui rappellent l’appel radiodiffusé du 18-Juin.

 

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Daniel Cohn-Bendit : leader charismatique du mouvement étudiant de Mai 68, surnommé alors "Danny-le-Rouge" et anarchiste militant, il interrompra ses activités politiques après 1968, et ne les reprendra qu’en 1981 en officialisant son renoncement aux idées révolutionnaires. Il se réorientera dans les années 90 comme libéral-libertaire et écologiste, et siège depuis 1999 comme député écologiste allemand au Parlement européen.

 

Le mouvement se délitera par la suite très rapidement. Les forces politiques de gauche se détournent sur les élections législatives anticipées, qu’elles perdront dans des proportions historiques. Les manifestations étudiantes sont dispersées par la police avec une extrême brutalité. Quant aux grévistes, ils reprennent progressivement le travail, constatant qu’ils ont perdu leurs relais politiques et que la messe semble dite.

 

5. 1969 : ces chênes qu’on abat.

 

Une fois passé l’ouragan de 1968, De Gaulle décide de préparer une série de réformes majeures pour clôturer sa présidence. Il a en effet décidé qu’il quitterait le pouvoir l’année de ses quatre-vingts ans, en 1970. Cependant, conscient que le succès colossal des législatives de 1968 est moins un maintien de confiance qu’un soutien par peur de l’anarchie, le général tient à reposer aux Français la question de confiance, donc dans son esprit un référendum. Il joint donc ces deux préoccupations lors du référendum d’avril 1969, en procédant à un référendum sur ses trois derniers grands chantiers :

  • La réforme institutionnelle. De Gaulle souhaite supprimer le Sénat, qu’il estime obsolète, et le remplacer par une assemblée de représentants des catégories socio-économiques chargés de pré-examiner les lois et d’en proposer, avant qu’intervienne l’Assemblée nationale.
  • La régionalisation. Le général entend rompre avec le centralisme traditionnel français, au profit d’un découpage de la France de nature quasi-fédérale en sept régions aux pouvoirs marqués.
  • La participation. Dans sa quête d’un modèle social à la fois distinct du capitalisme et du communisme, De Gaulle entend développer la participation systématique et obligatoire des salariés aux bénéfices des entreprises où ils travaillent.

 

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Jacques Chirac (à droite) : jeune énarque brièvement tenté par le communisme, entré au cabinet du Premier ministre Pompidou, son premier fait d’armes sera de ravir en Corrèze un siège de député acquis à la gauche lors des législatives de 1967. Pompidou le prendra ensuite comme secrétaire d’Etat au budget ; devenant son père politique, il le surnommera son « bulldozer. » A gauche sur la photographie, un autre protégé de Pompidou, le jeune Edouard Balladur.


Le contenu des questions, très techniques et sans rapport avec les préoccupations des Français, ne sera pas l’enjeu du vote. Il portera sur le maintien ou le départ de De Gaulle. Or, alors que jusqu’à présent ce dernier bénéficiait entre autres d’un soutien inconditionnel de la droite faute de meilleur champion pour la protéger de la gauche, ce soutien va s’effriter sous l’action de deux leaders d’opinion :

  • Georges Pompidou. Dès 1965, ses points de désaccords avec De Gaulle se sont multipliés, surtout sur les terrains économique (Pompidou pense d’abord au développement industriel, De Gaulle d’abord à la participation salariale) et diplomatique (Pompidou est favorable à un grand marché commun européen intégrant la Grande Bretagne, De Gaulle est nationaliste tendance tiers-mondiste). 1968 a à la fois explicité la fracture entre les deux hommes, et permis à Pompidou de s’affirmer comme autre meneur possible de la droite. Peu avant le référendum de 1969, il confirme qu’il sera candidat à la prochaine élection présidentielle, théoriquement prévue pour 1972, alors qu’il sait que De Gaulle a prévu de se retirer en 1970.
  • Valéry Giscard d’Estaing. Longtemps jeune Ministre des Finances du général, il s’efforce de fédérer autour de lui les forces centristes dont l’électorat a été développé par la candidature présidentielle de Jean Lecanuet. Il développe progressivement au fil des ans un discours de type « Oui, mais… » à l’égard de De Gaulle, jusqu’à appeler en 1969 à voter Non au référendum.


Dans ce contexte, le référendum se solde par une victoire du Non à 52%. De Gaulle démissionne quelques minutes après l’annonce des résultats dans un communiqué laconique, et retourne à Colombey-les-Deux-Eglises pour y reprendre la rédaction de ses mémoires.

 

 

Samedi prochain :

 

« La Ve République pour les nuls »

Episode 4 – Les années Pompidou (1969-1974)

10 novembre 2007

Episode 2 (1958-1962) – Naissance de la Ve République, Mort de l’Algérie française

Voici le second épisode de notre rubrique La Ve République pour les nuls. Une occasion de découvrir ou de redécouvrir l’histoire politique de la France depuis 1958, dans un style clair, direct et accessible.

Cette rubrique paraît tous les samedis. Comme tout ce que publie GroZbulles, nos visiteurs sont totalement libres par leurs commentaires de nous interpeller, de réagir, de poser des questions, d’ouvrir des débats, voire de corriger nos inévitables inexactitudes.

Après l'épisode 1 sur l'effondrement de la IVe République, notre second épisode traite de la période cruciale où, simultanément, la Ve République naît dans la douleur alors que la question algérienne se conclut par l'indépendance.

Bonne lecture !

Les auteurs

 

La Ve République pour les nuls

Episode 2 (1958-1962) – Naissance de la Ve République, Mort de l’Algérie française



1. Révolutionner les institutions, régler la question algérienne : deux problèmes liés.


Apparemment, ces deux questions n’ont aucun rapport. Pourtant, elles seront inextricablement liées l’une à l’autre de 1958, année de la fondation de la Ve République, à 1962, année de l’indépendance de l’Algérie. Pour comprendre ce lien, il faut se replacer dans le contexte politique auquel le général de Gaulle est confronté.

L’homme du 18-Juin est revenu au pouvoir avec le soutien des hiérarques de la IVe République finissante. Toutefois, ces derniers n’ont toléré son retour que parce qu’ils avaient le choix entre lui et un coup d’Etat militaire venu d’Algérie ; en aucun cas ils ne sont devenus les soutiens d’un homme qui a théorisé l’influence néfaste du « pouvoir des partis », autrement dit de leur pouvoir à eux. Leur calcul vis-à-vis de De Gaulle est simple :

  • d’abord, le laisser résoudre la question algérienne, puisqu’eux-mêmes n’ont pas son aura de chef de la France Libre pour y parvenir ;
  • ensuite, se débarrasser de lui, au sens politique de l’expression, comme ils ont pu le pousser à la démission en 1947, à l’époque où il dirigeait le gouvernement provisoire d’après-guerre.


Contrairement à une idée répandue, la Constitution de la Ve République ne protège absolument pas le général de Gaulle contre cette mort politique annoncée. Elle n’est en effet pas grand-chose d’autre qu’une IVe République bis, mais sans l’anarchie parlementaire :

  • scrutin uninominal à deux tours à l’Assemblée,
  • possibilité pour le gouvernement de passer en force telle ou telle loi (c’est le fameux « vote bloqué » de l’article 49-3).


Elément capital dans le rapport de forces entre le général et la classe politique de la IVe, la nouvelle Constitution prévoit l’élection du président de la République par « un collège de notables, » c’est-à-dire les députés, sénateurs, maires, etc. : c’est d’ailleurs ce collège qui élit De Gaulle premier président de la Ve en décembre 1958. De fait, lorsqu’il aura achevé son septennat en 1965, la classe politique issue de la IVe sera en mesure de le renvoyer à Colombey-les-Deux-Eglises en élisant elle-même à sa place un candidat issu de ses rangs. Les hiérarques de la IVe auront ainsi obtenu « le beurre et l’argent du beurre ». Non seulement la question algérienne aura été enfin réglée, mais en plus, ils pourront profiter après une parenthèse gaullienne d’un régime doté pour eux de tous les avantages de la IVe République (le régime parlementaire) sans ses inconvénients (l’anarchie parlementaire).

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Michel Debré : premier Premier Ministre du général (1959-1962), il négociera avec les hiérarques de la IVe le compromis qui fera de la Ve République un régime parlementaire rationalisé.


Par ailleurs, l’homme du 18-Juin est également revenu au pouvoir grâce au soutien actif des militaires anti-indépendantistes de l’Algérie française. Si les fidèles des réseaux gaullistes issus de la Résistance, comme le général Massu ou Olivier Guichard, travaillent surtout au service du général et très secondairement pour une Algérie française, en revanche les militaires non-gaullistes impliqués dans le quasi-putsch de mai 1958, comme le général Salan, ne soutiennent De Gaulle que parce qu’il est pour eux le champion de la cause des colons d’Algérie. On soulignera d’ailleurs que, là aussi contrairement à une idée très répandue, s’il est certain qu’il s’appuya sur les anti-indépendantistes pour revenir au pouvoir, en 1958 De Gaulle ne sait pas encore de façon certaine de quelle façon il règlera la question algérienne. Or, qu’il fasse un seul pas dans le sens de l’indépendance, et ses soutiens d’hier deviendront des ennemis irrévocables et armés.

Bref, le général de Gaulle va avoir à se battre simultanément sur ces deux fronts, l’un politicien et institutionnel, l’autre politique et militaire. Et de fait, chacun de ces deux fronts va influencer l’évolution de l’autre jusqu’en 1962, année de la résolution des deux à la fois.


2. Quand les institutions servent à régler la question algérienne.


A peine installé au pouvoir, De Gaulle gouverne d’une façon qui n’a pas grand-chose à voir avec le régime parlementaire qu’est censée être sur le papier la jeune Ve République.

  • théoriquement chef du gouvernement, le Premier Ministre Michel Debré joue un rôle de superintendant efficace mais effacé ;
  • théoriquement sous l’autorité du Premier Ministre, les ministres sont soit des hiérarques de la IVe, rapidement court-circuités par des experts directement rattachés à l’Elysée, soit de jeunes cadres à profil technocratique sur lesquels De Gaulle peut pleinement s’appuyer.
  • théoriquement contre-pouvoir face à l’exécutif, le Parlement est mis à l’écart de toutes les façons dont l’Elysée peut se servir, notamment en réduisant au minimum constitutionnellement possible les mesures qui ne peuvent pas passer par un décret du gouvernement et doivent forcément recevoir l’accord du Parlement.


Parallèlement, au fil des orientations qu’il prend dans le règlement de la question algérienne, il jalonne ses avancées de l’utilisation du référendum, exercice qui renforce de facto la nature plébiscitaire du nouveau régime :

  • le référendum de janvier 1961 sur l’autodétermination de l’Algérie (Oui à 74,99%).
  • le référendum d’avril 1962 autorisant le général de Gaulle à négocier l’indépendance de l’Algérie avec le futur gouvernement algérien (Oui à 90,8%).
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Ahmed Ben Bella : sous-officier dans les armées de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale, il sera l’un des chefs de file du FLN, puis le premier président de la République algérienne. Un coup d’Etat militaire le renversera en 1965.


De fait, les institutions de la Ve, employées au maximum de leur potentiel dans le sens du passage à un régime présidentiel fort, contribuent à donner à De Gaulle l’autorité suffisante pour avancer à marche forcée vers l’indépendance de l’Algérie. En elle-même, la question algérienne sera traitée de différentes manières successives jusqu’à l’indépendance. On distinguera sommairement deux phases :

  • La « paix des braves » (fin 1958 – fin 1959).

La poursuite du règlement par voie militaire (offensives en masse sur les rebelles du FLN, poursuite de la torture sur le terrain, camps de regroupement, etc.), couplée à des mesures d’apaisement de la population algérienne (droit de vote des Algériens non-colons aux élections, grâces de plusieurs rebelles condamnés à mort, plan de Constantine en 1958 pour développer la ville, etc.). L’idée est de garder l’Algérie par la force armée, et de la pacifier par le développement. Fait peu connu, De Gaulle confiera même à Alain Peyrefitte un plan de partition de l’Algérie, selon un scénario à l’irlandaise, projet auquel il ne donnera pas suite.

  • La tentative de divorce à l’amiable (fin 1959 – mi 1962).

La marche vers l’indépendance en négociation avec le FLN, tandis que les militaires pro-Algérie française et la majorité des colons d’Algérie se retournent contre De Gaulle, s’estimant trahis. La négociation avec le FLN accouchera en 1962 des accords d’Evian, qui prévoient une séparation « à l’amiable » entre France et Algérie. Le retournement des militaires pro-Algérie française, lui, se traduira par une tentative de putsch militaire contre De Gaulle des généraux Jouhaud, Salan et Zeller, en 1961, et dans le même temps, le regroupement d’éléments militaires et paramilitaires dans une organisation terroriste antigaulliste, l’Organisation Armée Secrète (O.A.S.).

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Edmond Jouhaud : général français, soutien de De Gaulle en 1958, il se retourne contre lui au nom de l’Algérie française et sera l’un des trois meneurs du putsch manqué de 1961. Condamné à mort en 1962, il sera gracié, puis libéré en 1967.


La question algérienne est réglée. Jamais De Gaulle n’y serait parvenu sans ses deux référendums obtenant des majorités écrasantes, et sans l’arme du parlementarisme rationnalisé pour encadrer fermement le parlement.


3. Quand la question algérienne sert à révolutionner les institutions.


Mal organisé, le putsch des généraux d’Alger de 1961 aura buté sur l’aura télévisuelle de De Gaulle, qui appelle les Français à lui rester fidèles et ressort pour l’occasion son uniforme de général. De fait, leur échec tiendra à la loyauté massive que manifestent à l’homme du 18-Juin les soldats de l’armée de conscription en poste en Algérie, qui refuseront de suivre les meneurs du putsch. Cependant, le danger vient de l’apparition de l’O.A.S. A la différence de structures plus récentes comme l’ETA basque ou la « bande à Bader » allemande, dont le niveau de compétence est généralement artisanal, bon nombre de membres de l’O.A.S. sont soit d’anciens soldats et officiers, soit des paramilitaires rompus de longue date à l’art des armes. Leurs attentats, qui se multiplient dès 1961 à la fois sur le territoire algérien et directement sur la personne du général, représentent donc une menace extrêmement lourde.

De Gaulle échappera de justesse à six attentats de ce « FLN à l’envers », pour ne citer que les principales tentatives. Simultanément, l’organisation, qui se vante de frapper « où elle veut, quand elle veut, » perpètre sur le territoire algérien une série de destructions d’infrastructures à l’explosif (c’est le slogan « Rendons l’Algérie dans l’état où nous l’avons trouvée »), d’attentats ciblés sur des dirigeants du FLN, et par ailleurs de cambriolages en Algérie et en France destinés à financer ses activités. Son activité s’éteindra cependant d’elle-même à mesure que l’indépendance devient inéluctable.

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Jean-Marie Bastien-Thiry : lieutenant-colonel de l’armée française passé à l’O.A.S., il dirige l’attentat du Petit-Clamart contre De Gaulle. Condamné à mort en 1963, il sera fusillé la même année.


Cet aspect de la question algérienne aura toutefois un impact déterminant sur la réforme des institutions, au travers du célèbre attentat du Petit-Clamart. Le 22 août 1962, la voiture du général de Gaulle, où se trouvent, outre lui-même et son chauffeur, son épouse et son beau-fils, est prise dans le feu croisé de rafales de mitraillettes. Littéralement criblée de balles, son chauffeur sauve néanmoins le chef de l’Etat en ayant le réflexe d’accélérer au lieu de stopper le véhicule. L’impact émotionnel sur l’opinion publique d’un attentat aussi spectaculaire est colossal. Immédiatement, le général de Gaulle met cette vague d’émotion au service de la réforme des institutions, en lançant le référendum pour l’élection du président de la République au suffrage universel direct.

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La voiture présidentielle après l’attentat du Petit-Clamart. De Gaulle déclarera en privé : « ils tirent comme des cochons. »


L’impact émotionnel, sur la classe politique cette fois, est tout aussi considérable, mais en sens inverse. L’ensemble des hiérarques de la IVe République, tous bords confondus, se dresse vent debout contre cette réforme, que le président du Sénat de l’époque qualifiera même de « forfaiture. » Techniquement, c’est d’ailleurs exact : le référendum sur initiative du président ne sert normalement pas à réformer la Constitution, modifiable par l’Assemblée et le Sénat à la majorité des quatre cinquièmes. Le Conseil constitutionnel refusera néanmoins d’invalider la procédure, ne serait-ce que parce que la majorité de ses membres sont d’éminents gaullistes. Par la suite, la séquence qui se déroule en moins de deux mois est stupéfiante :

  1. Cas unique dans l’histoire de la Ve, les partis non-gaullistes se coalisent à l’Assemblée pour censurer le gouvernement de George Pompidou.
  2. Immédiatement après cette censure, De Gaulle renomme Pompidou Premier Ministre, et dissout l’Assemblée nationale.
  3. Le référendum, qui se tient en pleine crise de régime, se solde de la victoire du Oui à 62,2%.
  4. Les élections législatives anticipées, quelques semaines plus tard, offrent une confortable majorité aux députés gaullistes.

 

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Gaston Monnerville : président du Sénat au moment du référendum sur l’élection du président de la République, il qualifiera la procédure de « forfaiture ». Le président Mitterrand le nommera membre du Conseil constitutionnel l’année de ses 77 ans.


La réforme des institutions est désormais complète : dans son bras-de-fer avec le pouvoir des partis, De Gaulle n’est plus l’otage des hiérarques de la IVe pour son maintien au pouvoir, et jouit d’une solide majorité à l’Assemblée nationale. Jamais il n’y serait parvenu sans le choc de l’attentat de l’O.A.S.


4. Pendant ce temps…


Le double front de la révolution institutionnelle et de la question algérienne fait généralement oublier ce qui fut par ailleurs accompli par le gouvernement gaulliste pendant ces premières années du nouveau régime.

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Antoine Pinay : président du Conseil et plusieurs fois ministre sous la IVe République, il fut ministre des Finances sous De Gaulle de 1958 à 1960. Il fera partie de ces hiérarques de la IVe disparaissant du gouvernement au bout de deux à trois ans, soit spontanément soit par éviction.


On citera notamment :

  • Un « plan de rigueur » d’une dureté rarement égalée, mais indispensable pour le sauvetage des finances publiques. Inspiré par l’économiste Jacques Rueff, il supprimera jusqu’aux pensions des anciens combattants.
  • Le changement de monnaie, avec l’apparition du « nouveau franc » qui vaut 100 anciens francs. C’est depuis cette époque que les Français contemporains de cette réforme préciseront pendant encore longtemps les grosses sommes en « millions de centimes. » On notera que ce changement de monnaie masqua une forte inflation des prix, comparable à celle qui interviendra bien plus tard lors du passage à l’euro.
  • La réforme de la carte judiciaire, qui restera par la suite la même jusqu’aux velléités de réforme de… 2007.
  • L’apparition de nouvelles structures administratives, notamment la DATAR pour l’aménagement du territoire.
  • Le plan Giscard, du nom du jeune technocrate prometteur qui succède à Pinay comme Ministre des Finances. Il s'agit d'un plan de contrôle des prix sur une série de denrées fondamentales, y compris la baguette de pain.


On soulignera également, sur le plan culturel, la floraison dans les années 60 de films évoquant la mythologie de la France Libre et de la Résistance, ou faisant allusion à la IVe République. Pour ne citer que quelques exemples : Paris brûle-t-il (1966), l’Armée des Ombres (1964), et pour la critique de feue la IVe République, le Président (1961).

La semaine prochaine :

« La Ve République pour les nuls »

Episode 3 (1962-1969) – Une certaine idée de la France

 

09 novembre 2007

Quand une République s'effondre...

Dans le cadre de notre rubrique La Ve République pour les nuls, nous vous proposons un flash-back des journaux sortis en pleine crise de mai 1958.

 

Cette série de Unes de journaux est à prendre comme complément de l'épisode 1 de cette rubrique, sorti samedi dernier. Elle permet de réaliser à quel point le pays étaitprofondément divisé à cette heure d'écroulement-éclair de la IVe République.

 

Bonne lecture !

 

Les auteurs 

 

 

1. Le même jour, un quotidien de droite parle de salut national, et un quotidien de gauche de dictature fasciste. 

 

L'Aurore (30 mai 1958) : "De Gaulle accepte de former le gouvernement"

Avec des articles intitulés "La joie a éclaté" "Défense Républicaine" "Salut National"

A ne pas manquer : L'édito de l'Aurore "Tout doit être sauvé"

 

 

L'Humanité (30 mai 1958) : "Défi à la République"

Avec des articles intitulés "Manifestez contre la dictature" "Grèves et manifestations"

A ne pas manquer : L'édito de l'Humanité "Appel du Comité Central du Parti Communiste Français"

 

2. Un pays en état de siège ? 

 

France Soir (29 mai 1958)

Avec par exemple : "A Alger le général Salan annonce : Notre appel à De Gaulle a été entendu"

France Soir (20 mai 1958)

Avec par exemple : "Routes et frontières contrôlées", "Manifestations interdites" et De Gaulle : "J'ai fait la guerre pour restaurer la République".

 

3. Oui, De Gaulle avait clairement pris le parti des colons d'Algérie.

 

Le Parisien (29 mai 1958) "Appel à De Gaulle"

Le Parisien (20 mai 1958) 

Avec par exemple : "De Gaulle : Je souhaite donner courage et vigueur aux Français qui veulent l'unité nationale d'un bord et de l'autre de la Méditerranée"

 

 

A paraître demain sur GroZbulles :

"La Ve République pour les nuls"

Episode 2 (1958-1962) – Naissance de la Ve République, Mort de l’Algérie Française

03 novembre 2007

Episode 1 - 1958, Opération Résurrection.

Voici le premier épisode de notre nouvelle rubrique La Ve République pour les nuls. Une occasion de découvrir ou de redécouvrir l’histoire politique de la France depuis 1958, dans un style clair, direct et accessible.

Cette rubrique paraît tous les samedis. Comme tout ce que publie GroZbulles, nos visiteurs sont totalement libres par leurs commentaires de nous interpeller, de réagir, de poser des questions, d’ouvrir des débats, voire de corriger nos inévitables inexactitudes.

Après le
prologue qui dressait le bilan de la IVe République, notre premier épisode traite des circonstances troubles et mal connues de la naissance de la Ve République : l’Opération Résurrection.

Bonne lecture !

Les auteurs

 

« La Ve République pour les nuls »

Episode 1 – 1958, Opération Résurrection

 

 

Un putsch militaire ignoré par l’histoire officielle.

L’histoire officielle présente la transition de la IVe à la Ve République comme l’adaptation en urgence d’un régime politique usé et instable à une crise trop violente pour lui, les événements d’Algérie. Ceci, grâce à l’appel à l’homme providentiel, le général de Gaulle, qui sort de sa retraite à Colombey-les-Deux-Eglises et revient aux affaires pour sauver le pays d’une guerre civile.

S’il est difficilement contestable que le retour du général de Gaulle épargna à la IVe République d’être renversée par un putsch militaire venu d’Alger, et évita au pays une guerre civile en guise de changement de régime, en revanche cette version officielle de l’homme providentiel pacificateur masque un élément capital : ce sont les réseaux gaullistes eux-mêmes qui, après l’avoir récupéré, ont instrumentalisé le putsch de mai 1958 pour ramener le général de Gaulle aux commandes du gouvernement.

 

 

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Le général Massu : militaire gaulliste, il commandait en 1958 la 10e division parachutiste en poste à Alger. Il assura la récupération du soulèvement des colons algériens au profit du général de Gaulle.

 

 

La IVe, une République en perdition.

En tant que régime politique, la IVe République n’est pas en mesure d’affronter la crise algérienne, et cela pour 3 raisons principales :

  1. Avec en moyenne un gouvernement par mois, elle n’a pas la stabilité suffisante pour gérer la crise sur le long terme.
  2. Alors que la question algérienne coupe en deux l’opinion publique, l’instabilité de la IVe l’empêche de produire un leadership politique suffisamment fort et stable pour imposer un choix.
  3. Le régime s’est déjà défaussé de la gestion des événements d’Algérie sur l’Armée, alors que cette dernière compte des partisans de l’Algérie française jusqu’aux plus hauts niveaux de son commandement. La IVe République a donc objectivement perdu le contrôle de l’Algérie au profit des militaires.

 

 

La vacance du gouvernement.

A ces raisons s’ajoute un élément de conjoncture : le gouvernement de Félix Gaillard, énième président du Conseil, est tombé à la mi-avril 1958. Il s’ensuit une vacance du gouvernement, phénomène fréquent durant les douze ans de la IVe. Des dissensions grandissantes opposent sur la question algérienne à la fois les partis représentés à l’Assemblée, et les courants internes à la SFIO, le principal parti de gauche de l’époque.

Former un gouvernement dans ces conditions relève de la gageure, ce qui prolonge d’autant la vacance du gouvernement.

 

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René Coty : second et dernier président de la IVe République, il joua un rôle déterminant dans le dénouement de la crise de mai 1958 par son rôle de médiateur entre De Gaulle et les hiérarques de la IVe.

 

 

La poudrière d’Alger.

Tandis que la vacance du gouvernement a passé le cap des vingt jours, la commémoration de la victoire du 8 mai est transformée en manifestation de protestation des colons algériens contre le terrorisme du FLN (Front de Libération Nationale, indépendantistes algériens). Cet échauffement des Français d’Algérie fait suite à l’assassinat de 3 des leurs. Plus largement, ils sont de plus en plus nombreux à craindre un scénario « à l’indochinoise » : une décolonisation en urgence, décidée par le gouvernement pour mettre fin aux combats, et abandonnant les colons à leur sort.

Cette agitation persistante des colons algériens va être attisée par 2 factions ennemies du régime en place :

  • Les poujadistes, qui ont connu une spectaculaire percée aux élections législatives de 1956 grâce à la mise en sommeil du RPF de Charles de Gaulle. Leur discours antiparlementariste, antifiscal et de défense des colons leur a donné une solide assise en Algérie, où les idées d’extrême-droite sont par ailleurs objectivement plus présentes chez les colons que dans la population métropolitaine. Le chef de file local des poujadistes est Pierre Lagaillarde, député d’Alger et officier parachutiste de réserve.

 

  • Les gaullistes, qui voient dans la combinaison entre vacance du gouvernement et soulèvement des colons algériens une occasion de tenter un retour en force au pouvoir pour le général de Gaulle. Ils ont en outre deux atouts majeurs :
- leurs nombreux relais dans les forces armées en Algérie, en particulier le général Massu qui commande sur place la 10e division parachutiste ;
- les réseaux de tous ordres entretenus sur place par Jacques Soustelle, entre autres ancien directeur des services secrets de la France Libre à Alger pendant la Seconde guerre mondiale, et gouverneur général de l’Algérie de 1955 à 1956.

 

 

Le coup du 13 mai.

C’est le poujadiste Pierre Lagaillarde qui prend l’initiative d’un coup de force : le 13 mai 1958, à la tête de ses activistes paramilitaires du « Groupe des 7 », il prend d’assaut le siège du Gouvernement général d’Algérie. Avant qu’il puisse mettre à profit la destitution de fait du gouverneur général en place, le socialiste Robert Lacoste, il est débordé par l’intervention massive des forces armées au motif officiel de « rétablir l’ordre. » L’alliance des réseaux gaullistes et des plus hauts gradés de l’armée en Algérie, notamment les généraux Salan et Jouhaud, permet au général Massu de finaliser rapidement la récupération du mouvement par les gaullistes.

Concrètement, le général Massu prend la parole devant la foule algérienne, et donne lecture d’un communiqué adressé au président de la République. Ce communiqué présente l’intervention des généraux, qui est le second putsch de la journée, comme le rétablissement de l’ordre républicain suite au coup de force initial de Lagaillarde. Le général Massu appelle le président de la République à constituer un « gouvernement de salut public, » et organise dans la foulée le nouveau gouvernement de l’Algérie en « Comité de salut public. » Le général Salan prend la tête de ce Comité le lendemain, et lance du balcon du Gouvernement général la finalité désormais explicite du mouvement : « vive de Gaulle. »

 

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Le général de Gaulle, lors de sa conférence de presse du 19 mai 1958. Il se déclarera « prêt à assumer les pouvoirs de la République. »

 

 

De Gaulle en deus ex machina.

La IVe République, débordée par la tournure que prennent les événements, vote en catastrophe l’investiture d’un nouveau gouvernement, celui de Pierre Pflimlin, qui jusqu’alors peinait à collecter un nombre de voix suffisant. Les hiérarques du régime craignent la propagation du putsch par une opération aéroportée ayant Paris pour cible, mais sont divisés sur la conduite à tenir : les uns rejettent toute entente avec le général de Gaulle, qu’ils considèrent comme l’inspirateur du Comité de Salut Public constitué à Alger, tandis que les autres voient dans le silence minéral de l’homme du 18-Juin le signe qu’il est possible de s’en faire un allié pour barrer la route aux putschistes.

Avec un sens du timing qui ne doit pas grand-chose au hasard, le général de Gaulle tient justement une conférence de presse à Paris six jours après le putsch du 13 mai, par lequel il se déclare « prêt à assumer les pouvoirs de la République. » Toute son habileté tactique consistera à se poser comme le recours de la République, en référence à son passé de rassembleur du pays pendant la Seconde guerre mondiale, sans cautionner explicitement les militaires factieux.

Dans la tension croissante de cette fin de régime, le général réussira petit à petit le tour de force politique d’être à la fois le champion que se sont choisis les putschistes, et l’homme providentiel que les hiérarques de la IVe République cherchent à instrumentaliser pour leur propre sauvegarde.

 

La IVe achevée : gentil flic et méchant flic.

Les gaullistes et leurs alliés militaires pro-Algérie française aboutiront à leur objectif commun de retour du général aux affaires grâce à la conduite d’une stratégie « gentil flic-méchant flic. »

Gentil flic : le général de Gaulle, qui a retenu la leçon de l’échec de son conflit frontal avec les partis politiques à la sortie de la Seconde guerre mondiale, fait preuve à leur égard d’une extraordinaire courtoisie, et multiplie les gages de continuité républicaine. En particulier, c’est à ce stade des événements qu’il garantit la constitution d’un gouvernement d’union nationale où tous les grands chefs de file de la IVe auront leur place, et certifie que la réforme de la République rationnalisera le régime parlementaire sans virer à la dictature militaire.

Méchant flic : dans le même temps, les putschistes d’Alger font monter la pression, au travers d’une opération militaire aéroportée qui leur fait prendre le contrôle de la Corse. Ils y constituent un second Comité de Salut Public sur le modèle de celui d’Alger. Le message pour les hiérarques de la IVe est très clair : ils ont le choix entre le retour négocié du général de Gaulle, et le débarquement de parachutistes insurgés à Paris.

Il a été depuis établi que, si les négociations entre le général et les hiérarques de la IVe n’avaient pas abouti dans le sens souhaité par les putschistes, ces derniers avaient bel et bien déjà préparé un plan de prise de contrôle militaire de Paris par opération aéroportée. Le nom de code de ce coup d’Etat militaire, dont la prise de contrôle de la Corse faisait figure de répétition générale, était « Opération Résurrection. »

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François Mitterrand (à gauche) et Pierre Mendès-France (au centre), les deux principaux chefs de file de l’antigaullisme de mai 1958 : le premier réussira à devenir le chef de l’opposition de gauche, le second s’enfermera dans une posture morale le condamnant peu à peu à la retraite politique.

 

 

De Gaulle, dernier président du Conseil de la IVe.

De premiers ralliements de poids se manifestent dès les lendemains de la conférence de presse du général : le centriste Georges Bidault, le très populaire Antoine Pinay, etc. A l’inverse, le 28 mai, plusieurs chefs de file du régime finissant, parmi lesquels Pierre Mendès-France, François Mitterrand et le leader communiste Jacques Duclos, organisent une manifestation « antifasciste et de défense de la République ».

Mais il est déjà trop tard : les déclarations de De Gaulle la veille, qui a désavoué enfin le putsch du 13 mai, ont fini de lui rallier suffisamment de soutiens parmi les hiérarques de la IVe pour qu’ils fassent à leur tour de lui leur champion. Le jour même de cette manifestation antigaulliste, le président du Conseil Pflimlin démissionne et le président de la République, René Coty, charge les présidents des deux assemblées d’officiellement contacter le général.

Le lendemain, De Gaulle annonce en conférence de presse qu’il accepte de constituer le prochain gouvernement. Face aux dernières craintes de dictature relayées dans la presse, c’est à cette occasion qu’il lance une question devenue célèbre : « Pourquoi voulez-vous qu’à soixante-sept ans, je commence une carrière de dictateur ? »

Le 1er juin, le général de Gaulle est investi dernier président du Conseil par l’Assemblée nationale, par 329 voix sur 553. Les députés lui donnent également mandat de gouverner par ordonnances pour six mois, et de préparer la réforme de la Constitution.

La IVe République a vécu. 

 
 
La semaine prochaine :

Episode 2 (1958-1962) – Naissance de la Ve République, Mort de l’Algérie Française