10 novembre 2007
Episode 2 (1958-1962) – Naissance de la Ve République, Mort de l’Algérie française
Voici le second épisode de notre rubrique La Ve République pour les nuls. Une occasion de découvrir ou de redécouvrir l’histoire politique de la France depuis 1958, dans un style clair, direct et accessible.
Cette rubrique paraît tous les samedis. Comme tout ce que publie GroZbulles, nos visiteurs sont totalement libres par leurs commentaires de nous interpeller, de réagir, de poser des questions, d’ouvrir des débats, voire de corriger nos inévitables inexactitudes.
Après l'épisode 1 sur l'effondrement de la IVe République, notre second épisode traite de la période cruciale où, simultanément, la Ve République naît dans la douleur alors que la question algérienne se conclut par l'indépendance.
Bonne lecture !
Les auteurs
Episode 2 (1958-1962) – Naissance de la Ve République, Mort de l’Algérie française
1. Révolutionner les institutions, régler la question algérienne : deux problèmes liés.
Apparemment, ces deux questions n’ont aucun rapport. Pourtant, elles seront inextricablement liées l’une à l’autre de 1958, année de la fondation de la Ve République, à 1962, année de l’indépendance de l’Algérie. Pour comprendre ce lien, il faut se replacer dans le contexte politique auquel le général de Gaulle est confronté.
L’homme du 18-Juin est revenu au pouvoir avec le soutien des hiérarques de la IVe République finissante. Toutefois, ces derniers n’ont toléré son retour que parce qu’ils avaient le choix entre lui et un coup d’Etat militaire venu d’Algérie ; en aucun cas ils ne sont devenus les soutiens d’un homme qui a théorisé l’influence néfaste du « pouvoir des partis », autrement dit de leur pouvoir à eux. Leur calcul vis-à-vis de De Gaulle est simple :
- d’abord, le laisser résoudre la question algérienne, puisqu’eux-mêmes n’ont pas son aura de chef de la France Libre pour y parvenir ;
- ensuite, se débarrasser de lui, au sens politique de l’expression, comme ils ont pu le pousser à la démission en 1947, à l’époque où il dirigeait le gouvernement provisoire d’après-guerre.
Contrairement à une idée répandue, la Constitution de la Ve République ne protège absolument pas le général de Gaulle contre cette mort politique annoncée. Elle n’est en effet pas grand-chose d’autre qu’une IVe République bis, mais sans l’anarchie parlementaire :
- scrutin uninominal à deux tours à l’Assemblée,
- possibilité pour le gouvernement de passer en force telle ou telle loi (c’est le fameux « vote bloqué » de l’article 49-3).
Elément capital dans le rapport de forces entre le général et la classe politique de la IVe, la nouvelle Constitution prévoit l’élection du président de la République par « un collège de notables, » c’est-à-dire les députés, sénateurs, maires, etc. : c’est d’ailleurs ce collège qui élit De Gaulle premier président de la Ve en décembre 1958. De fait, lorsqu’il aura achevé son septennat en 1965, la classe politique issue de la IVe sera en mesure de le renvoyer à Colombey-les-Deux-Eglises en élisant elle-même à sa place un candidat issu de ses rangs. Les hiérarques de la IVe auront ainsi obtenu « le beurre et l’argent du beurre ». Non seulement la question algérienne aura été enfin réglée, mais en plus, ils pourront profiter après une parenthèse gaullienne d’un régime doté pour eux de tous les avantages de la IVe République (le régime parlementaire) sans ses inconvénients (l’anarchie parlementaire).

Par ailleurs, l’homme du 18-Juin est également revenu au pouvoir grâce au soutien actif des militaires anti-indépendantistes de l’Algérie française. Si les fidèles des réseaux gaullistes issus de la Résistance, comme le général Massu ou Olivier Guichard, travaillent surtout au service du général et très secondairement pour une Algérie française, en revanche les militaires non-gaullistes impliqués dans le quasi-putsch de mai 1958, comme le général Salan, ne soutiennent De Gaulle que parce qu’il est pour eux le champion de la cause des colons d’Algérie. On soulignera d’ailleurs que, là aussi contrairement à une idée très répandue, s’il est certain qu’il s’appuya sur les anti-indépendantistes pour revenir au pouvoir, en 1958 De Gaulle ne sait pas encore de façon certaine de quelle façon il règlera la question algérienne. Or, qu’il fasse un seul pas dans le sens de l’indépendance, et ses soutiens d’hier deviendront des ennemis irrévocables et armés.
Bref, le général de Gaulle va avoir à se battre simultanément sur ces deux fronts, l’un politicien et institutionnel, l’autre politique et militaire. Et de fait, chacun de ces deux fronts va influencer l’évolution de l’autre jusqu’en 1962, année de la résolution des deux à la fois.
2. Quand les institutions servent à régler la question algérienne.
A peine installé au pouvoir, De Gaulle gouverne d’une façon qui n’a pas grand-chose à voir avec le régime parlementaire qu’est censée être sur le papier la jeune Ve République.
- théoriquement chef du gouvernement, le Premier Ministre Michel Debré joue un rôle de superintendant efficace mais effacé ;
- théoriquement sous l’autorité du Premier Ministre, les ministres sont soit des hiérarques de la IVe, rapidement court-circuités par des experts directement rattachés à l’Elysée, soit de jeunes cadres à profil technocratique sur lesquels De Gaulle peut pleinement s’appuyer.
- théoriquement contre-pouvoir face à l’exécutif, le Parlement est mis à l’écart de toutes les façons dont l’Elysée peut se servir, notamment en réduisant au minimum constitutionnellement possible les mesures qui ne peuvent pas passer par un décret du gouvernement et doivent forcément recevoir l’accord du Parlement.
Parallèlement, au fil des orientations qu’il prend dans le règlement de la question algérienne, il jalonne ses avancées de l’utilisation du référendum, exercice qui renforce de facto la nature plébiscitaire du nouveau régime :
- le référendum de janvier 1961 sur l’autodétermination de l’Algérie (Oui à 74,99%).
- le référendum d’avril 1962 autorisant le général de Gaulle à négocier l’indépendance de l’Algérie avec le futur gouvernement algérien (Oui à 90,8%).

De fait, les institutions de la Ve, employées au maximum de leur potentiel dans le sens du passage à un régime présidentiel fort, contribuent à donner à De Gaulle l’autorité suffisante pour avancer à marche forcée vers l’indépendance de l’Algérie. En elle-même, la question algérienne sera traitée de différentes manières successives jusqu’à l’indépendance. On distinguera sommairement deux phases :
- La « paix des braves » (fin 1958 – fin 1959).
La poursuite du règlement par voie militaire (offensives en masse sur les rebelles du FLN, poursuite de la torture sur le terrain, camps de regroupement, etc.), couplée à des mesures d’apaisement de la population algérienne (droit de vote des Algériens non-colons aux élections, grâces de plusieurs rebelles condamnés à mort, plan de Constantine en 1958 pour développer la ville, etc.). L’idée est de garder l’Algérie par la force armée, et de la pacifier par le développement. Fait peu connu, De Gaulle confiera même à Alain Peyrefitte un plan de partition de l’Algérie, selon un scénario à l’irlandaise, projet auquel il ne donnera pas suite.
- La tentative de divorce à l’amiable (fin 1959 – mi 1962).
La marche vers l’indépendance en négociation avec le FLN, tandis que les militaires pro-Algérie française et la majorité des colons d’Algérie se retournent contre De Gaulle, s’estimant trahis. La négociation avec le FLN accouchera en 1962 des accords d’Evian, qui prévoient une séparation « à l’amiable » entre France et Algérie. Le retournement des militaires pro-Algérie française, lui, se traduira par une tentative de putsch militaire contre De Gaulle des généraux Jouhaud, Salan et Zeller, en 1961, et dans le même temps, le regroupement d’éléments militaires et paramilitaires dans une organisation terroriste antigaulliste, l’Organisation Armée Secrète (O.A.S.).

La question algérienne est réglée. Jamais De Gaulle n’y serait parvenu sans ses deux référendums obtenant des majorités écrasantes, et sans l’arme du parlementarisme rationnalisé pour encadrer fermement le parlement.
3. Quand la question algérienne sert à révolutionner les institutions.
Mal organisé, le putsch des généraux d’Alger de 1961 aura buté sur l’aura télévisuelle de De Gaulle, qui appelle les Français à lui rester fidèles et ressort pour l’occasion son uniforme de général. De fait, leur échec tiendra à la loyauté massive que manifestent à l’homme du 18-Juin les soldats de l’armée de conscription en poste en Algérie, qui refuseront de suivre les meneurs du putsch. Cependant, le danger vient de l’apparition de l’O.A.S. A la différence de structures plus récentes comme l’ETA basque ou la « bande à Bader » allemande, dont le niveau de compétence est généralement artisanal, bon nombre de membres de l’O.A.S. sont soit d’anciens soldats et officiers, soit des paramilitaires rompus de longue date à l’art des armes. Leurs attentats, qui se multiplient dès 1961 à la fois sur le territoire algérien et directement sur la personne du général, représentent donc une menace extrêmement lourde.
De Gaulle échappera de justesse à six attentats de ce « FLN à l’envers », pour ne citer que les principales tentatives. Simultanément, l’organisation, qui se vante de frapper « où elle veut, quand elle veut, » perpètre sur le territoire algérien une série de destructions d’infrastructures à l’explosif (c’est le slogan « Rendons l’Algérie dans l’état où nous l’avons trouvée »), d’attentats ciblés sur des dirigeants du FLN, et par ailleurs de cambriolages en Algérie et en France destinés à financer ses activités. Son activité s’éteindra cependant d’elle-même à mesure que l’indépendance devient inéluctable.

Cet aspect de la question algérienne aura toutefois un impact déterminant sur la réforme des institutions, au travers du célèbre attentat du Petit-Clamart. Le 22 août 1962, la voiture du général de Gaulle, où se trouvent, outre lui-même et son chauffeur, son épouse et son beau-fils, est prise dans le feu croisé de rafales de mitraillettes. Littéralement criblée de balles, son chauffeur sauve néanmoins le chef de l’Etat en ayant le réflexe d’accélérer au lieu de stopper le véhicule. L’impact émotionnel sur l’opinion publique d’un attentat aussi spectaculaire est colossal. Immédiatement, le général de Gaulle met cette vague d’émotion au service de la réforme des institutions, en lançant le référendum pour l’élection du président de la République au suffrage universel direct.

L’impact émotionnel, sur la classe politique cette fois, est tout aussi considérable, mais en sens inverse. L’ensemble des hiérarques de la IVe République, tous bords confondus, se dresse vent debout contre cette réforme, que le président du Sénat de l’époque qualifiera même de « forfaiture. » Techniquement, c’est d’ailleurs exact : le référendum sur initiative du président ne sert normalement pas à réformer la Constitution, modifiable par l’Assemblée et le Sénat à la majorité des quatre cinquièmes. Le Conseil constitutionnel refusera néanmoins d’invalider la procédure, ne serait-ce que parce que la majorité de ses membres sont d’éminents gaullistes. Par la suite, la séquence qui se déroule en moins de deux mois est stupéfiante :
- Cas unique dans l’histoire de la Ve, les partis non-gaullistes se coalisent à l’Assemblée pour censurer le gouvernement de George Pompidou.
- Immédiatement après cette censure, De Gaulle renomme Pompidou Premier Ministre, et dissout l’Assemblée nationale.
- Le référendum, qui se tient en pleine crise de régime, se solde de la victoire du Oui à 62,2%.
- Les élections législatives anticipées, quelques semaines plus tard, offrent une confortable majorité aux députés gaullistes.

La réforme des institutions est désormais complète : dans son bras-de-fer avec le pouvoir des partis, De Gaulle n’est plus l’otage des hiérarques de la IVe pour son maintien au pouvoir, et jouit d’une solide majorité à l’Assemblée nationale. Jamais il n’y serait parvenu sans le choc de l’attentat de l’O.A.S.
4. Pendant ce temps…
Le double front de la révolution institutionnelle et de la question algérienne fait généralement oublier ce qui fut par ailleurs accompli par le gouvernement gaulliste pendant ces premières années du nouveau régime.

On citera notamment :
- Un « plan de rigueur » d’une dureté rarement égalée, mais indispensable pour le sauvetage des finances publiques. Inspiré par l’économiste Jacques Rueff, il supprimera jusqu’aux pensions des anciens combattants.
- Le changement de monnaie, avec l’apparition du « nouveau franc » qui vaut 100 anciens francs. C’est depuis cette époque que les Français contemporains de cette réforme préciseront pendant encore longtemps les grosses sommes en « millions de centimes. » On notera que ce changement de monnaie masqua une forte inflation des prix, comparable à celle qui interviendra bien plus tard lors du passage à l’euro.
- La réforme de la carte judiciaire, qui restera par la suite la même jusqu’aux velléités de réforme de… 2007.
- L’apparition de nouvelles structures administratives, notamment la DATAR pour l’aménagement du territoire.
- Le plan Giscard, du nom du jeune technocrate prometteur qui succède à Pinay comme Ministre des Finances. Il s'agit d'un plan de contrôle des prix sur une série de denrées fondamentales, y compris la baguette de pain.
On soulignera également, sur le plan culturel, la floraison dans les années 60 de films évoquant la mythologie de la France Libre et de la Résistance, ou faisant allusion à la IVe République. Pour ne citer que quelques exemples : Paris brûle-t-il (1966), l’Armée des Ombres (1964), et pour la critique de feue la IVe République, le Président (1961).
« La Ve République pour les nuls »
Episode 3 (1962-1969) – Une certaine idée de la France
11:30 Publié dans La Ve République pour les nuls | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : cinquieme republique, histoire, algerie française




