03 novembre 2007

Episode 1 - 1958, Opération Résurrection.

Voici le premier épisode de notre nouvelle rubrique La Ve République pour les nuls. Une occasion de découvrir ou de redécouvrir l’histoire politique de la France depuis 1958, dans un style clair, direct et accessible.

Cette rubrique paraît tous les samedis. Comme tout ce que publie GroZbulles, nos visiteurs sont totalement libres par leurs commentaires de nous interpeller, de réagir, de poser des questions, d’ouvrir des débats, voire de corriger nos inévitables inexactitudes.

Après le
prologue qui dressait le bilan de la IVe République, notre premier épisode traite des circonstances troubles et mal connues de la naissance de la Ve République : l’Opération Résurrection.

Bonne lecture !

Les auteurs

 

« La Ve République pour les nuls »

Episode 1 – 1958, Opération Résurrection

 

 

Un putsch militaire ignoré par l’histoire officielle.

L’histoire officielle présente la transition de la IVe à la Ve République comme l’adaptation en urgence d’un régime politique usé et instable à une crise trop violente pour lui, les événements d’Algérie. Ceci, grâce à l’appel à l’homme providentiel, le général de Gaulle, qui sort de sa retraite à Colombey-les-Deux-Eglises et revient aux affaires pour sauver le pays d’une guerre civile.

S’il est difficilement contestable que le retour du général de Gaulle épargna à la IVe République d’être renversée par un putsch militaire venu d’Alger, et évita au pays une guerre civile en guise de changement de régime, en revanche cette version officielle de l’homme providentiel pacificateur masque un élément capital : ce sont les réseaux gaullistes eux-mêmes qui, après l’avoir récupéré, ont instrumentalisé le putsch de mai 1958 pour ramener le général de Gaulle aux commandes du gouvernement.

 

 

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Le général Massu : militaire gaulliste, il commandait en 1958 la 10e division parachutiste en poste à Alger. Il assura la récupération du soulèvement des colons algériens au profit du général de Gaulle.

 

 

La IVe, une République en perdition.

En tant que régime politique, la IVe République n’est pas en mesure d’affronter la crise algérienne, et cela pour 3 raisons principales :

  1. Avec en moyenne un gouvernement par mois, elle n’a pas la stabilité suffisante pour gérer la crise sur le long terme.
  2. Alors que la question algérienne coupe en deux l’opinion publique, l’instabilité de la IVe l’empêche de produire un leadership politique suffisamment fort et stable pour imposer un choix.
  3. Le régime s’est déjà défaussé de la gestion des événements d’Algérie sur l’Armée, alors que cette dernière compte des partisans de l’Algérie française jusqu’aux plus hauts niveaux de son commandement. La IVe République a donc objectivement perdu le contrôle de l’Algérie au profit des militaires.

 

 

La vacance du gouvernement.

A ces raisons s’ajoute un élément de conjoncture : le gouvernement de Félix Gaillard, énième président du Conseil, est tombé à la mi-avril 1958. Il s’ensuit une vacance du gouvernement, phénomène fréquent durant les douze ans de la IVe. Des dissensions grandissantes opposent sur la question algérienne à la fois les partis représentés à l’Assemblée, et les courants internes à la SFIO, le principal parti de gauche de l’époque.

Former un gouvernement dans ces conditions relève de la gageure, ce qui prolonge d’autant la vacance du gouvernement.

 

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René Coty : second et dernier président de la IVe République, il joua un rôle déterminant dans le dénouement de la crise de mai 1958 par son rôle de médiateur entre De Gaulle et les hiérarques de la IVe.

 

 

La poudrière d’Alger.

Tandis que la vacance du gouvernement a passé le cap des vingt jours, la commémoration de la victoire du 8 mai est transformée en manifestation de protestation des colons algériens contre le terrorisme du FLN (Front de Libération Nationale, indépendantistes algériens). Cet échauffement des Français d’Algérie fait suite à l’assassinat de 3 des leurs. Plus largement, ils sont de plus en plus nombreux à craindre un scénario « à l’indochinoise » : une décolonisation en urgence, décidée par le gouvernement pour mettre fin aux combats, et abandonnant les colons à leur sort.

Cette agitation persistante des colons algériens va être attisée par 2 factions ennemies du régime en place :

  • Les poujadistes, qui ont connu une spectaculaire percée aux élections législatives de 1956 grâce à la mise en sommeil du RPF de Charles de Gaulle. Leur discours antiparlementariste, antifiscal et de défense des colons leur a donné une solide assise en Algérie, où les idées d’extrême-droite sont par ailleurs objectivement plus présentes chez les colons que dans la population métropolitaine. Le chef de file local des poujadistes est Pierre Lagaillarde, député d’Alger et officier parachutiste de réserve.

 

  • Les gaullistes, qui voient dans la combinaison entre vacance du gouvernement et soulèvement des colons algériens une occasion de tenter un retour en force au pouvoir pour le général de Gaulle. Ils ont en outre deux atouts majeurs :
- leurs nombreux relais dans les forces armées en Algérie, en particulier le général Massu qui commande sur place la 10e division parachutiste ;
- les réseaux de tous ordres entretenus sur place par Jacques Soustelle, entre autres ancien directeur des services secrets de la France Libre à Alger pendant la Seconde guerre mondiale, et gouverneur général de l’Algérie de 1955 à 1956.

 

 

Le coup du 13 mai.

C’est le poujadiste Pierre Lagaillarde qui prend l’initiative d’un coup de force : le 13 mai 1958, à la tête de ses activistes paramilitaires du « Groupe des 7 », il prend d’assaut le siège du Gouvernement général d’Algérie. Avant qu’il puisse mettre à profit la destitution de fait du gouverneur général en place, le socialiste Robert Lacoste, il est débordé par l’intervention massive des forces armées au motif officiel de « rétablir l’ordre. » L’alliance des réseaux gaullistes et des plus hauts gradés de l’armée en Algérie, notamment les généraux Salan et Jouhaud, permet au général Massu de finaliser rapidement la récupération du mouvement par les gaullistes.

Concrètement, le général Massu prend la parole devant la foule algérienne, et donne lecture d’un communiqué adressé au président de la République. Ce communiqué présente l’intervention des généraux, qui est le second putsch de la journée, comme le rétablissement de l’ordre républicain suite au coup de force initial de Lagaillarde. Le général Massu appelle le président de la République à constituer un « gouvernement de salut public, » et organise dans la foulée le nouveau gouvernement de l’Algérie en « Comité de salut public. » Le général Salan prend la tête de ce Comité le lendemain, et lance du balcon du Gouvernement général la finalité désormais explicite du mouvement : « vive de Gaulle. »

 

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Le général de Gaulle, lors de sa conférence de presse du 19 mai 1958. Il se déclarera « prêt à assumer les pouvoirs de la République. »

 

 

De Gaulle en deus ex machina.

La IVe République, débordée par la tournure que prennent les événements, vote en catastrophe l’investiture d’un nouveau gouvernement, celui de Pierre Pflimlin, qui jusqu’alors peinait à collecter un nombre de voix suffisant. Les hiérarques du régime craignent la propagation du putsch par une opération aéroportée ayant Paris pour cible, mais sont divisés sur la conduite à tenir : les uns rejettent toute entente avec le général de Gaulle, qu’ils considèrent comme l’inspirateur du Comité de Salut Public constitué à Alger, tandis que les autres voient dans le silence minéral de l’homme du 18-Juin le signe qu’il est possible de s’en faire un allié pour barrer la route aux putschistes.

Avec un sens du timing qui ne doit pas grand-chose au hasard, le général de Gaulle tient justement une conférence de presse à Paris six jours après le putsch du 13 mai, par lequel il se déclare « prêt à assumer les pouvoirs de la République. » Toute son habileté tactique consistera à se poser comme le recours de la République, en référence à son passé de rassembleur du pays pendant la Seconde guerre mondiale, sans cautionner explicitement les militaires factieux.

Dans la tension croissante de cette fin de régime, le général réussira petit à petit le tour de force politique d’être à la fois le champion que se sont choisis les putschistes, et l’homme providentiel que les hiérarques de la IVe République cherchent à instrumentaliser pour leur propre sauvegarde.

 

La IVe achevée : gentil flic et méchant flic.

Les gaullistes et leurs alliés militaires pro-Algérie française aboutiront à leur objectif commun de retour du général aux affaires grâce à la conduite d’une stratégie « gentil flic-méchant flic. »

Gentil flic : le général de Gaulle, qui a retenu la leçon de l’échec de son conflit frontal avec les partis politiques à la sortie de la Seconde guerre mondiale, fait preuve à leur égard d’une extraordinaire courtoisie, et multiplie les gages de continuité républicaine. En particulier, c’est à ce stade des événements qu’il garantit la constitution d’un gouvernement d’union nationale où tous les grands chefs de file de la IVe auront leur place, et certifie que la réforme de la République rationnalisera le régime parlementaire sans virer à la dictature militaire.

Méchant flic : dans le même temps, les putschistes d’Alger font monter la pression, au travers d’une opération militaire aéroportée qui leur fait prendre le contrôle de la Corse. Ils y constituent un second Comité de Salut Public sur le modèle de celui d’Alger. Le message pour les hiérarques de la IVe est très clair : ils ont le choix entre le retour négocié du général de Gaulle, et le débarquement de parachutistes insurgés à Paris.

Il a été depuis établi que, si les négociations entre le général et les hiérarques de la IVe n’avaient pas abouti dans le sens souhaité par les putschistes, ces derniers avaient bel et bien déjà préparé un plan de prise de contrôle militaire de Paris par opération aéroportée. Le nom de code de ce coup d’Etat militaire, dont la prise de contrôle de la Corse faisait figure de répétition générale, était « Opération Résurrection. »

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François Mitterrand (à gauche) et Pierre Mendès-France (au centre), les deux principaux chefs de file de l’antigaullisme de mai 1958 : le premier réussira à devenir le chef de l’opposition de gauche, le second s’enfermera dans une posture morale le condamnant peu à peu à la retraite politique.

 

 

De Gaulle, dernier président du Conseil de la IVe.

De premiers ralliements de poids se manifestent dès les lendemains de la conférence de presse du général : le centriste Georges Bidault, le très populaire Antoine Pinay, etc. A l’inverse, le 28 mai, plusieurs chefs de file du régime finissant, parmi lesquels Pierre Mendès-France, François Mitterrand et le leader communiste Jacques Duclos, organisent une manifestation « antifasciste et de défense de la République ».

Mais il est déjà trop tard : les déclarations de De Gaulle la veille, qui a désavoué enfin le putsch du 13 mai, ont fini de lui rallier suffisamment de soutiens parmi les hiérarques de la IVe pour qu’ils fassent à leur tour de lui leur champion. Le jour même de cette manifestation antigaulliste, le président du Conseil Pflimlin démissionne et le président de la République, René Coty, charge les présidents des deux assemblées d’officiellement contacter le général.

Le lendemain, De Gaulle annonce en conférence de presse qu’il accepte de constituer le prochain gouvernement. Face aux dernières craintes de dictature relayées dans la presse, c’est à cette occasion qu’il lance une question devenue célèbre : « Pourquoi voulez-vous qu’à soixante-sept ans, je commence une carrière de dictateur ? »

Le 1er juin, le général de Gaulle est investi dernier président du Conseil par l’Assemblée nationale, par 329 voix sur 553. Les députés lui donnent également mandat de gouverner par ordonnances pour six mois, et de préparer la réforme de la Constitution.

La IVe République a vécu. 

 
 
La semaine prochaine :

Episode 2 (1958-1962) – Naissance de la Ve République, Mort de l’Algérie Française