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01 décembre 2007
Episode 4 – Les années Pompidou (1969-1974)
Episode 4 – Les années Pompidou (1969-1974)
La présidence de Georges Pompidou est, de très loin, la plus mal connue de l’histoire de la Ve République. Autant le personnage historique qu’était De Gaulle marqua durablement les mémoires et la postérité, autant son successeur immédiat est devenu une sorte de post-scriptum de la légende gaullienne : généralement, les années Pompidou sont expédiées en deux commentaires, de type « industrialisation de la France – continuité du gaullisme. » Il y a là une profonde injustice historique, car les années Pompidou traversent, en cinq ans, des enjeux et des crises qui ont comme un goût d’annonces de l’avenir…
Ci-dessus : une vue du Centre Pompidou, à Paris.
1. L’élection présidentielle de 1969 : la gauche éliminée au 1er tour.
Contrairement à une erreur très fréquemment faite, 2002 n’était pas la première fois où la gauche était éliminée dès le 1er tour du scrutin. C’est aussi arrivé en 1969. A l’époque, la gauche subit trois handicaps lourds :
- La crise de mai 1968, vieille de moins d’un an, a décrédibilisé la gauche parlementaire, qui avait tenté un gouvernement de salut public pour renverser De Gaulle.
- Le champion de la gauche à la précédente présidentielle, François Mitterrand, a été personnellement décrédibilisé, en s’étant déclaré fin mai 1968 prêt à prendre la présidence de la République après le renversement de la Ve République.
- L’extrême-gauche est puissamment structurée au sein du Parti Communiste, alors que la gauche parlementaire est toujours émiettée entre une SFIO (ancêtre du P.S.) affaiblie et d’autres petits partis, tous hérités de la IVe République.
- Le Parti Communiste, contrairement à 1965, a décidé de se refaire une santé électorale en présentant son propre candidat indépendamment de la gauche. Rappelons qu’à l’époque et depuis 1945, le P.C. pèse plus lourd que la gauche parlementaire.
A l’inverse, Georges Pompidou, qui s’est déclaré candidat le 29 avril, n’a aucun mal à rallier tous les gaullistes à sa candidature :
- Il jouit depuis la crise de mai 1968 d’une autorité politique incontestée sur la droite.
- En tant qu’ancien Premier ministre du général de 1962 à 1968, il est le candidat le plus incontestable pour revendiquer sa succession.
- Son seul rival potentiel, outre qu’il est encore trop jeune, a échoué à pousser Antoine Pinay à se présenter et s’est finalement rallié à Pompidou : son nom est Valéry Giscard d’Estaing.
Toutefois, un imprévu de taille va bousculer la campagne. Alain Poher, notable provincial et président du Sénat, est devenu président de la République par intérim depuis la démission du général. Peu à peu, son comportement de « père tranquille » dans le climat d’incertitude politique lui donne une popularité grandissante dans l’opinion. Il décide de se présenter, avec pour double avantage de faire campagne sur l’unité nationale et de, symboliquement, déjà occuper le palais de l’Elysée. Les premiers sondages le donnent nettement vainqueur de l’élection.

Georges Pompidou réussira cependant à renverser la tendance en quelques semaines à peine, grâce à trois éléments déterminants :
- Il mène une campagne très active sur le terrain, par une série de déplacements en province au rythme très intensif.
- Lors des interventions télévisées de chaque candidat, son charisme télévisuel est très nettement supérieur à celui de tous ses concurrents.
- Inversement, la prestation d’Alain Poher à la télévision est pitoyable : on y voit un notable provincial lire ses feuillets ligne après ligne presque sans en décoller le nez, chaussé d’énormes lunettes à grosses montures.
Au premier tour, le candidat du P.C. Jacques Duclos effectue une percée spectaculaire (21.3%), de même que Pompidou qui culmine à 44.5%. Poher, qualifié de justesse avec 23.3%, ne peut pas compter sur les voix de Duclos qui appelle à voter blanc, et celles du candidat socialiste Gaston Defferre, écrasé à 5%, sont insuffisantes. Pompidou est élu triomphalement au second tour, par 58.21% des voix, moyennant une abstention massive.
Ci-dessus : déclaration de Georges Pompidou au lendemain de sa victoire
2. La modernisation de la France par l'automobile.
C’est la rengaine habituelle que l’on entend sur Pompidou : son mandat a « industrialisé la France. » Quand on sait que la France n’a pas attendu 1969 pour s’industrialiser, on comprend que derrière cette formule à l’emporte-pièce se tiennent des mesures plus complexes. On retiendra principalement :
- Le développement de l’automobile au détriment des autres moyens de transport. C’est l’époque où disparaît la bicyclette, jusqu’alors dominante, et où toute une partie de la campagne cesse d’être desservie par le train, étant désormais accessible par la route.
- Le développement massif de réseaux routiers et autoroutiers, avec par exemple la destruction de vieux quartiers de nombreuses villes pour y faire passer des autoroutes, le perçage de tunnels comme celui de Fourvière à Lyon, ou encore l’apparition du périphérique autour de Paris.
- Le développement de l’agriculture intensive et de l’agro-industrie, par la mécanisation, les engrais chimiques et les pesticides. Curieusement, apparaissent en même temps les « labels d’origine ».
- La tentative de faire apparaître des tours de type « gratte-ciel » à Paris. La tour Montparnasse, bâtie à cette époque, sera un échec architectural et visuel, au point que le successeur de Pompidou gèlera la construction de tours à Paris : gel toujours d’actualité.

3. La naissance du Parti Socialiste : Epinay, 1971.
La fondation du Parti Socialiste est l’histoire d’un noyautage réussi. Emmené par François Mitterrand, un regroupement de clubs politiques, la Convention des institutions républicaines, totalise seulement 97 délégués sur les 800 présents. Ce sont pourtant eux qui vont ravir le nouveau parti. Le Congrès d’Epinay a pour but d’unifier les composantes de la gauche parlementaire dans un même mouvement, autour de la vieille SFIO comme noyau dur. Son premier secrétaire, Alain Savary, s’estime en position de force pour prendre la tête de ce mouvement.
Le samedi 12 juin, deuxième jour du Congrès, le débat sur le mode de désignation des membres du comité directeur du futur Parti Socialiste tourne au désavantage de la majorité sortante de la SFIO, conduite par Alain Savary et qu’appuye Guy Mollet : la proposition adoptée, celle de la proportionnelle pour départager des « motions » avec barre à 5%, est celle du CERES, petit parti piloté par le jeune Jean-Pierre Chevènement. Ce mode de scrutin est toujours en vigueur au PS aujourd’hui.
Le dimanche 13 juin, le vote pour départager les motions donne la majorité à une coalition de 3 motions : celles de Pierre Mauroy, Jean-Pierre Chevènement, et François Mitterrand, par 51.26% des voix. Dans la foulée, deux textes s’opposent sur l’orientation du parti, le « texte Mitterrand » et le « texte Savary ». Le texte Mitterrand l’emporte par 43 926 voix contre 41 757, sachant que 3 925 voix s’abstinrent et qu’il y avait 1 028 absents…
Concrètement, c’est sur l’idée d’une alliance de gouvernement avec les communistes que les motions de Mauroy, Chevènement et Mitterrand se sont alliées, et c’est sur elle qu’ils ont remporté le Congrès. Pour l’anecdote, le texte Savary, lui, mettait comme préalable à une alliance une discussion idéologique avec les communistes : cette concession à la ligne procommuniste suffit à lui faire perdre le soutien des socialistes les plus anticommunistes, et donc à perdre face au texte Mitterrand.
François Mitterrand devient Premier secrétaire du nouveau Parti socialiste. Il est en place pour la prochaine présidentielle, prévue en 1976.
Ci-dessus : une célèbre déclaration de François Mitterrand au congrès d'Epinay.
4. La « nouvelle société » de Jacques Chaban-Delmas (1969-1971).
Nommé Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas conçoit un projet de nouvelle société qui mêle l’élargissement des libertés publiques, la participation salariale dans les entreprises, l’accroissement des pouvoirs locaux, et le développement de la solidarité. L’inspiration de ce programme est nettement « chrétienne-sociale », et très en avance sur l’évolution de la société. Elle ressurgira de loin en loin jusqu’à nos jours sous le nom de « troisième voie. »
Cette « nouvelle société » se limitera pourtant dans la pratique à la mise en œuvre de ses mesures les moins fortes. La raison en est que les deux conseillers principaux de Pompidou, Pierre Juillet et Marie-France Garaud, estiment qu’une politique trop à gauche ne peut qu’affaiblir son soutien par les électeurs de droite, sans faire gagner de voix sur la gauche. De fait, Chaban-Delmas sera progressivement acculé à l’impuissance politique.
On retiendra toutefois quelques mesures sous son magistère :
- La séparation des deux chaînes de télévision de l’ORTF (la télévision est alors 100% d’Etat) en deux entités distinctes, la Une et la Deux.
- La loi d’actionnariat ouvrier chez Renault.
- L’abandon définitif de la filière graphite-gaz au profit des centrales nucléaires.
- Le vote d’une loi « anticasseurs » : à l’époque, des jeunes casseurs surnommés les « blousons noirs » commettent régulièrement des actes de vandalisme en banlieue.
Pendant ce temps, Pompidou interviendra directement sur trois domaines :
- La création d’un centre d’art contemporain à Paris, futur Centre Georges-Pompidou.
- Le discours de Chicago sur le péril environnemental (en 1970 !).
- Le projet d’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE : Pompidou la fait approuver par référendum (Oui 68.3%, abstention 40%).
- La création du SME, le système monétaire européen, qui vise à permettre aux monnaies de la CEE de toutes rester entre certaines bornes de hausse et de baisse pour stabiliser les effets monétaires.
En janvier 1971, le Canard Enchaîné publie la feuille d’impôts de Jacques Chaban-Delmas, qui révèle que ce dernier bénéficie d’un montage fiscal pour être quasiment dispensé d’impôts. La polémique enfle jusqu’à sa démission en avril.

5. Pierre Messmer, l’ombre de Pompidou (1971-1974).
A l’inverse de Chaban-Delmas, il n’est pas possible de parler d’un programme propre à Pierre Messmer pour le gouvernement de la France. On revient au schéma plus classique, « à la De Gaulle », d’un Premier ministre exécutant et d’un président de la République seul en scène.
On retiendra de cette période les principales réformes suivantes :
- Création de la troisième chaîne de télévision, la future France 3.
- Elargissement de la CEE à 9 membres, les 6 fondateurs plus l’Irlande, le Danemark et la Grande-Bretagne. La Norvège devait aussi entrer, mais son peuple a dit Non par référendum…
- Mise en service de la centrale nucléaire Phénix, ancêtre de « Super-Phénix. »
- Loi Royer limitant l’installation des grandes surfaces.
- Tentative avortée, à cause de la gauche parlementaire, de réduction du mandat présidentiel de 7 à 5 ans.
- Projet d’extension du terrain militaire du Larzac, qui provoquera des manifestations d’écologistes, de pacifistes et de régionalistes. Ce seront les célèbres communautés hippies du « plateau du Larzac ».
- Inauguration de l’aéroport Charles-de-Gaulle à Roissy, d’inspiration art contemporain.
Ci-dessus : déclaration de Georges Pompidou sur l'immigration en 1973.
6. Le 1er choc pétrolier.
Une idée reçue donne au 1er choc pétrolier de 1973 toute la responsabilité de la crise économique qui commence à l’époque. C’est oublier que, indépendamment de ce choc pétrolier, de grandes entreprises comme l’horlogerie Lip déposent leur bilan dès 1972, tout simplement parce que le boom des Trente Glorieuses est arrivé à épuisement indépendamment de « l’or noir. »
Toujours est-il que fin 1972, les pays arabes réagissent à la guerre du Kippour en frappant Israël et ses alliés d’embargo pétrolier, et en diminuant par ailleurs de 25% leurs exportations de pétrole tout en augmentant les prix de 17%. Le baril brut double sa cotation en Bourse, ce qui fait passer la facture pour la France de 17 à 123 milliards de francs.
La France réagira sous deux angles :
- Sortie du système monétaire européen, pour pouvoir dévaluer en paix.
- Augmentation des investissements dans le nucléaire, que ces circonstances transforment en plance de salut énergétique.
7. La maladie du président.
Les contemporains de la présidence de Pompidou s’en souviennent : dans les six derniers mois de sa vie, le visage du chef de l’Etat qui enfle sans cesse et se bouffit, sa taille qui s’arrondit… La rumeur court que Georges Pompidou est malade. Bien avant le cancer de François Mitterrand, les Français auront assisté à l’époque à une déchéance physique d’à peu près un an, avec la peur d’à nouveau perdre un président du jour au lendemain, peur que n’arrangent pas les déclarations officielles sur « de simples grippes. » Georges Pompidou est de fait atteint de la maladie de Waldenström, mal extrêmement rare et incurable. Il le sait depuis de nombreuses années, mais pensait réussir à finir son septennat, surtout s’il avait réussi à le réduire à cinq ans.
Son décès brutal le 2 avril 1974, d’une septicémie foudroyante, plongera le pouvoir en place dans une violente guerre de succession.
La semaine prochaine :
« La Ve République pour les nuls »
Episode 5 – Giscard d'Estaing, le président de l'image (1974-1981)
12:00 Publié dans La Ve République pour les nuls | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : cinquième république, histoire
Commentaires
J'y pense : est-ce qu'on ne pourrait pas dire, pour résumer tout ceci, que Pompidou fut celui qui industrialisa la France ? (oui, ok, je sors...)
Ecrit par : POF | 01 décembre 2007
Non, plutôt celui qui "l'automobilisa", et à la rigueur qui "l'agro-industrialisa."
Mais l'industrialisation en tant que telle, elle commence dès le XIXe siècle.
Ecrit par : Thomas Guénolé | 01 décembre 2007




