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10 août 2007

Paris contre la province : l'autre colonialisme.

La bulle : « La France est républicaine, elle ne peut donc pas devenir un pays fédéral. »

Crever la bulle : La France est un pays coupé entre Paris et ses colonies. Ressuscitons nos provinces, et devenons un pays fédéral.

 

Habitant à Paris depuis quelques années, je suis allé ce matin poster un courrier à l’agence de La Poste la plus proche de chez moi. Quatre fentes : Paris, Banlieue, Province, Autres destinations. « Province », et non pas « Provinces » ou « Autres régions ». « Province » au singulier, dans le même sac, ce qui m’a renvoyé au fait que je ne suis pas un vrai Parisien, étant né en Normandie et ayant grandi à Nice. Mine de rien, l’espace d’un instant, j’ai tiqué sur ce « Province. » Plus qu’une maladresse administrative, ce vocable sur une boîte aux lettres de la capitale renvoie bien à quelque chose : il y a Paris d’un côté, et en vrac « la province » de l’autre.

Notre réseau de transports ferrés, autoroutiers et aériens est tout entier conçu en étoile à partir de Paris. La répartition des entreprises, des centres publics de décision, des antennes administratives, est agencée de telle sorte que Paris est tout à la fois le cœur politique, économique, culturel et administratif du pays. Il en résulte très logiquement un pays où une mégapole unique draine vers elle les énergies de toutes les entités qui lui sont reliées. Au risque de souligner une réalité désagréable, on observe donc d’un côté, une métropole, Paris, et de l’autre ses colonies, « la province. » Il n’est dès lors pas surprenant de constater, côté Paris, un dédain teinté de mépris envers la province, perçue comme plus ou moins sous-développée ("le charme de la vie provinciale", etc.) ; et côté province, une hostilité latente envers la capitale, dont les habitants sont affublés de tous les défauts de la Terre. Pas surprenant, parce que ce sont les sentiments diffus habituels que développent les uns envers les autres des colons et des colonisés.

Ecrire que les relations entre Paris et la province sont un autre colonialisme peut choquer à première lecture. Cela correspond pourtant également à une réalité historique. A l’inverse de pays comme l’Allemagne, qui fut d’abord une communauté de culture et ensuite seulement un pays, la France fut d’abord et longuement un simple domaine royal cantonné aux frontières de Paris et de ses environs, pour ensuite seulement s’étendre au fil des siècles à ses frontières actuelles, et devenir une communauté de culture après coup. Menée pour créer cette communauté de culture, la politique d’extinction systématique des langues et des cultures propres aux provinces de France est d’ailleurs une réalité que plus aucun historien ne conteste : l’exemple le plus célèbre est l’école de la IIIe République qui, en plus d’apprendre le français aux enfants, leur fit désapprendre leurs langues régionales. Il en va de même pour les frontières culturelles des provinces de France, systématiquement saucissonnées d’abord en départements, pendant la Révolution, puis en régions administratives déconnectées des réalités culturelles, au début des années 1980 : pour faire court, le Midi, la Provence, ont un sens et une histoire, alors que la région "PACA", elle, ne signifie rien.

De fait, les relations contemporaines entre habitants de Paris et habitants des provinces (et non pas « de la province ») sont, clairement, un des grands malaises de notre pays. La solution en est assez simple : mettre un terme au découpage des régions actuellement en vigueur, et le remplacer par un découpage qui corresponde aux frontières culturelles des provinces de France. A noter que les provinces ainsi réapparues atteindraient de facto un seuil d’efficience, à l’inverse des régions actuelles bien trop petites, et seraient donc en mesure d’avoir avec Paris des rapports de force accouchant à terme du fédéralisme.

La vieille bataille entre jacobins et girondins, ente unitaires et fédéralistes, n’est pas une question institutionnelle abstraite. Elle détermine si nous voulons un pays coupé entre Paris et ses colonies, ou un pays composé de provinces réelles que nous laissions enfin renaître.

 

La bulle : « La France est républicaine, elle ne peut donc pas devenir un pays fédéral. »

Crever la bulle : La France est un pays coupé entre Paris et ses colonies. Ressuscitons nos provinces, et devenons un pays fédéral.

 

Thomas Guénolé

Commentaires

Je crois qu'en essayant de crever une bulle tu en crées également une nouvelle, en savon peut-être, mais qui nécessite également d'être crevée. Si Paris est devenu capitale de la France ce n'est pas sans raisons. Une multitude de raisons dont il est vrai que la présence de la cour royale dans la cité ( sans faire de jeu de mot sur l'île ) a joué un rôle important dans la décision. Mais l'extension de la petite Ile de France en un vaste Royaume et le maintient de sa capitale dans la vieille Lutèce s'est aussi justifiée pour des raisons géographiques. Les grandes lignes naturelles de communication mènent à Paris : du Sud, via le Rhône et la Saône puis la trouée du Morvan on est à Paris. De l'Est via la Loire on est à Orléans, c'est à dire aussi Paris ( l'espace séparant les deux villes étant une vaste plaine ). Aucune autre ville de France n'aurait pu réellement prendre le rôle de capitale, Lyon n'étant plus pertinente depuis que l'Italie n'appartenait plus à la même unité politique que la France ( c'est à dire depuis la chute de l'Empire Romain ).

A partir du moment ou les différentes régions constituant la France veulent appartenir à la même entité politique ( et je sais bien, tout belge que je sois, que certaines régions périphériques comme la Corse, la Bretagne ou le Pays Basque souhaitent s'en désolidariser ) il est donc naturel que Paris soit le centre.

Si tu veux un peu décentraliser sans trop décentraliser tu dois alors faire de Lyon, Bordeaux, Nantes et Nancy des capitales secondaires car ce sont les seules villes qui contrôlent une zone géographiquement cohérente. A partir de ces villes tu peux faire rayonner de nouveaux réseaux de communication similaire, à une autre échelle, au réseau primaire créé autour de Paris.

Et ce n'est pas une surprise si ces villes sont justement celles qui sont parmi les plus grosses de France et celles qui ont été choisies pour la création des premières lignes TGV ( rappelons que le projet de TGV Est est dans les cartons depuis plusieurs décénies ).

Et puisque l'on évoque le TGV notons que de plus en plus la France est Paris grâce à ces nouvelles connections rapides qui font que bien des gens vivant dans les villes de province peuvent venir travailler à Paris ou que des entreprises s'installent dans ces villes TGV car elles y trouvent les atouts de la vitesse de déplacement à Paris avec l'avantage de coûts ( immobiliers notamment ) largement inférieurs.

La véritable province, à l'heure d'aujourd'hui n'est donc plus celle que tu décris dans ton article mais plutôt celle constituée par la ruralité, par ce monde qui ne bénéficie pas de ces connexions rapides avec Paris, pour cet espèce d'espace "vide" que sillonnent les lignes TGV, un univers pourtant riche et varié qui gagne a être connu et qui offre un rythme de vie bien plus intéressant à mon sens que l'univers urbain. Mais c'est là un tout autre débat et tout ceci m'éloigne du mémoire que je dois finir pour ce 16 aout :)

Ecrit par : Bryaxis | 10 août 2007

Bon courage pour ton mémoire camarade, mais je garde précieusement ta thématique des "espaces vides" de France. Il y a là matière à un article, clairement.

Ecrit par : Thomas Guénolé | 10 août 2007

Je me permets alors ( même si je ne devrais pas vu mon retard dans le boulot ) d'expliciter un peu ce que j'entends par espaces "vides". Il s'agit de cet univers présenté comme un peu "curieux" par les reportages des JT de midi sur TF1, ces gens qui mènent une vie détachée des soucis métro-boulot-dodo, des gens qui ne se jettent pas sur le dernier t-shirt dessiné par Madonna ou Britney Spears, des gens qui ne sont pas victimes au même degré que les citadins de la publicité et ne ressentent pas autant que les urbains le besoin de consommer. Ce sont des gens qui ne sont pas arriérés, qui ne sont pas sans culture car ils sont ouverts sur le monde, lisent souvent bien plus que les urbains, peuvent en outre avoir accès à l'information et au monde par les médias de nouvelle génération ( si ils ont été déployés dans leur secteur ) mais ils savent vivre, laisser le temps aux choses, accorder du temps à ce qui leur semble intéressant.

Ces espaces "vides" sont en fait avant tout des espèces de réserves de qualité de vie.

Et vivre dans un petit village de 200 habitants ce n'est pas s'isoler car nombreux sont les festivals organisés tout au long de l'année, les fêtes traditionnelles ou tout simplement les marchés.

Alors évidemment ces espaces souffrent aussi d'un certain nombre de problèmes : les soins de santé n'y sont pas toujours aussi bien assurés par faute de praticiens, l'enseignement et l'éducation, quoique d'une qualité généralement supérieure à celle fournie dans les grandes villes, y est géré selon des modèles comptables qui font que les écoles y ferment régulièrement, les modèles économiques imposés par les grandes sociétés délaissent ces zones comme peu rentables, les "urbanisés" voient ces régions comme "inférieures", "peu hospitalières" et n'envisagent pas d'y créer des structures économiques adaptées qui ne nécessitent pourtant pas beaucoup d'investissements.

Voila ce que je désignais par cette expression d'espaces vides

Ecrit par : Bryaxis | 10 août 2007

Sur ces différents sujets, je renverrai pour ma part à :

- Daniel Cohen, Richesse du monde pauvreté des nations.
Pour développer le problème du "coeur" aspirant les ressources de la périphérie. Il n'apporte pas de solutions mais décrit simplement et nettement le phénomène.

- une anecdote, lue dans Marianne je crois.
Des meutes de loups italiens se sont installées dans les Pyrénées. Cela suppose donc qu'ils ont traversé le pays d'est en ouest, traversant obligatoirement les autoroutes de la vallée du rhône et tant d'autres zones fortement aménagées (pour l'homme bien sûr).
Cette traversée souligne donc une conséquence forte de l'exode rural : il y a des zones du pays où la présence de l'homme est devenue quasi-nulle et où les espèces sauvages reprennent le dessus.

En plus des zones urbaines et des zones rurales "vides", il y a donc des "zones mortes" (Dead zone ??) que l'homme a simplement abandonné.

Ecrit par : Roméo | 10 août 2007

J'ai lu cet excellent article hier et je souscris à l'analyse. En y repensant je me suis dis qu'une centralisation forte avec supression des langues régionales sont en quelque sorte une volonté de d'imposer une certaine idée de l'unité à un pays multiple, plutôt que de rassembler. Je dirais que, en mettant de côté l'immigration, le concept d'identité nationale introduit par Sarkozy fait violence aux identités régionales. Comment peut-on faire renaître les régions/provinces et diminuer le rôle de Paris si l'on nie de prime abord les identités régionales. La nation France a plusieurs identités et ce pluralisme existait bien avant l'immigration.
J'ai bien aimé la comparaison centralisme fort avec colonialisme.

Ecrit par : Sophia | 11 août 2007

Cette "colonisation" de la province n'est pas un phénomène unique à la France, loin de là. Le Royaume-Uni nous a suivi dans cette voie peu après.

On pourrait s'intérroger sur le pourquoi de ce phénomène. Pourquoi a-t-il eu lieu à cette époque ? Pourquoi la IIIème république et pas la première ? Pourquoi opérer cette "colonisation" alors même que le pays était regroupé autour de la Nation depuis au moins Napoléon ?

J'ai une théorie personelle sur ce sujet. L'origine de ce phénomène est à chercher dans la création dans les faits de l'état-nation, chose qui n'était restée jusqu'à présent qu'au stade de la théorie. Or, cet état-nation a besoin d'un peuple, au sens entendu par les républicains de l'époque, c'est-à-dire plus qu'une somme d'individus disparates, leur union volontaire autour d'un socle commun. Ce socle commun ? Les symboles de la République (le drapeau tricolore a été adopté alors même qu'une large majorité n'en voulait pas, étant donné qu'il rappellait tout à la fois la Terreur et la catastrophique république bourgeoise de 1848), l'amour de la Nation et... une langue commune : le français.
Etant donné que Paris regroupait déjà tous ces ingrédients du futur état-nation, c'est tout logiquement d'elle que les républicains partirent répandre l'égalité républicaine et la supprématie nationale sur le reste du pays. La ville, de part son histoire, était déjà la plus peuplée et la plus riche de France. Cette orientation en fit le centre névralgique de la France toute entière.

Sans compter qu'en exaltant la république, on exaltait également Paris, puisque c'était là que les symboles de la républiques se trouvaient.
Paris était déjà une ville d'importance, regroupant toutes les communautés de France sur une surface plus qu'apréciable et bénéficiant de réseaux et de structures uniques dans le pays, la Troisième République, dans sa construction perpétuelle d'un peuple pour son état-nation, en a fait le centre névralgique du pays.

Ecrit par : Funram | 11 août 2007

Je ne crois pas qu'il est dû à l'émergence de l'état nation : il existe un fort sentiment patriotique dans de nombreux pays fédéraux (tout le monde pensera en 1er lieu aux états unis par exemple...), ce qui prouve qu'un peuple peut trouver sa "cohésion identitaire" sans pour autant porter son regard vers une unique ville. Nombreux sont d'ailleurs les pays fédéraux à avoir une capitale économique, une capitale culturelle, et une capitale administrative.

Toutefois, il est vrai que le développement des transports a tendance à raccourcir les distances. On peut habiter en banlieue et travailler sur Paris : il suffit de prendre le RER. On peut habiter en province et travailler sur Paris : vive le TGV.
C'est l'abolissement des distances qui crée ce phénomène d'aspiration, transformant inévitablement la périphérie - au sens large - en villes dortoires.
(ça rejoint l'analyse de D Cohen que mentionne Roméo)

Néanmoins j'ai du mal à comprendre ce qui pousse alors les entreprises (principalement) et les manifestations culturelles à se regrouper entre elles... J'espère juste que ce n'est pas un phénomène de "spirale infernale".

A noter toutefois qu'à l'heure de la mondialisation, il est possible que Paris soit loin devant les autre villes provinciales concernant son réseau de communication international : c'est peut-être là dessus que se joue aussi la différence.

PS / gros troll : mais je compte sur Sarkozy pour trouver une solution à ce problème, avant qu'il ne soit trop tard !

Ecrit par : POF | 13 août 2007

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