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28 mars 2007

C’est arrivé gare du Nord.

La bulle : « Après les émeutes des banlieues, celle intervenue à Paris gare du Nord replace la sécurité au cœur de la campagne présidentielle. »

 

Crever la bulle : Cette nouvelle émeute n’est qu’un symptôme d’un mal très profond, celui du fossé qui place toute une part de la population à l’extérieur de notre communauté nationale.

 

 

Avant d’écrire ce nouvel article, je tiens à formuler deux précautions. D’abord, pour la première fois depuis l’ouverture de ce blog j’écris « immédiatement à chaud » à propos de l’actualité de la campagne, alors que d’ordinaire je m’astreins à laisser passer quelques jours pour prendre plus facilement du recul. Ensuite, j’écris ces lignes alors que, à l’heure où je le rends public, les informations sur ce qui s’est exactement passé à Paris Gare du Nord sont encore très incomplètes.

 

Je tenais à souligner ces deux limites, avant d’entrer dans le vif du sujet. Le vif du sujet, c’est que j’ai mal à la France.

 

Peu m’importe de savoir qui a dérapé le premier entre le « jeune-de-banlieue » contrôlé à la gare et les policiers appelés en renfort pour l’interpeler. Peu m’importe de savoir dans quelle mesure les comportements des uns et des autres, policiers et émeutiers, s’expliqueraient par le comportement de ceux d’en face. Bref, peu m’importe, profondément, qui a tiré le premier. D’avance l’on sait que les tentatives de justification des uns et des autres, et de leurs partisans de toute sorte s’exprimant dans les médias, seront des positions pleines d’a priori, de manichéisme avec variantes sur qui sont les gentils et les méchants dans l’histoire, et de simplifications abusives. Etablir la vérité suppose, par définition, du calme, du recul et la recherche de l’enchaînement des faits sans préjugés. Il y a le contexte social profond de notre pays dans son rapport aux banlieues (c’est-à-dire le lieu des bannis, étymologiquement). Il y a la polarisation très marquée sur ce type de sujet à un mois du premier tour de l’élection présidentielle. Inutile donc d’espérer l’établissement de la vérité sur les responsabilités de chacun avant plusieurs mois.

 

Ce qui m’importe, en revanche, ce sont les courants de fond dont les émeutes de la gare du Nord constituent un nouveau révélateur. Il existe dans notre France des habitants suffisamment déconnectés des normes sociales, qui fondent toute communauté humaine, pour réagir à un contrôle de ticket de train par un coup de boule sans voir où est le problème. Il existe dans notre France des forces de police suffisamment perçues comme des ennemis par une partie de la population pour qu’improviser une contre-offensive combattants contre combattants soit leur soit naturel. Il existe dans notre France un état de conflit, un fossé, une fracture, un mur de Berlin, suffisamment forts pour qu’une étincelle suffise à entraîner, aussi bien du côté des forces de police que du côté d’une partie de notre population, des réactions totalement disproportionnées.

 

Le vif du sujet, donc, c’est que j’ai mal à la France. L ’état de déconnection, de cassure nette, a atteint et largement dépassé le point à partir duquel s’engage une aggravation continuelle de la violence du conflit latent. Or, parce que c’est plus facile et plus payant électoralement de donner des explications simples à une fracture compliquée, la grille de lecture de nombre de candidats à la présidentielle sera de désigner un ennemi extérieur : le fantasme de l’alien qui nous veut du mal, parce qu’il n’est pas assimilable (vu de droite) ou parce que « la société » l’a transformé en cet alien (vu de gauche). Cette vision enferme l’offre politique droite-gauche dans le clivage habituel répression-prévention, et pendant ce temps-là, le problème de fond continue à s’aggraver.

 

Ce problème de fond, c’est que notre identité nationale affichée ne correspond plus à ce qu’est réellement notre population, et assimile donc une partie de plus en plus grande de la population du pays comme des greffes que le corps ne peut pas supporter. Ce problème de fond, c’est que c’est là où elle a le devoir d’être le plus présente que la République est absente, renforçant cet état d’abandon d’habitants de notre pays.

 

Peut-être serait-ce cela, l’enjeu d’un véritable patriotisme : bâtir une identité nationale qui parte de notre population telle qu’elle est, et en tirer les conséquences en termes d’action politique. Quand une part aussi nombreuse de notre population ne rentre plus dans le moule, ce n’est plus cette population qui pose problème : c’est le moule.

 

 

La bulle : « Après les émeutes des banlieues, celle intervenue à Paris gare du Nord replace la sécurité au cœur de la campagne présidentielle. »

 

Crever la bulle : Cette nouvelle émeute n’est qu’un symptôme d’un mal très profond, celui du fossé qui place toute une part de la population à l’extérieur de notre communauté nationale.

 

 

Thomas Guénolé

Commentaires

A ce sujet, il est TRES intéressant et conseiller de lire l'oeuvre de Thomas Sauvadet.

Particulièrement "Jeunes dangereux, jeunes en danger". J'en ai fait une petite éloge ici :
http://ecopolsoc.over-blog.org/article-6174147.html

Un listing de ses interventions se trouve là :
http://www.univ-paris8.fr/sociologie/?page_id=13

Et je recommande tout particulièrement cet article :
http://rhei.revues.org/document133.html

Sauvadet replace dans son contexte, non seulement social et politique, ce type de problème, mais également historique.
Les "jeunes dangereux" ont toujours existé. Apaches et loubards, ils constituaient un problème déjà pour nos parents et grands-parents... (Lorsque ceux-là n'en faisaient d'ailleurs pas parti !)

La nuance étant qu'apaches et loubards, au bout d'un moment, se "rangeaient". (Lorsqu'ils ne mourraient pas ou ne finissaient pas en prison, les déconnectant totalement de la société...) Il s'agissait d'un passage à la vie adulte. Une période de transition provoquée par une petite amie, un gosse, un besoin de se stabiliser... puis au final une intégration progressive par le travail dans la société, avec l'habituelle acceptation des normes propres au nouveau milieu intégré, etc.

Le souci est qu'au fil du temps, cette intégration, cette stabilisation, s'est déroulée de plus en plus tard. Durant les 30 Glorieuses, il était aisé, même pour un citoyen non-qualifié ou non-diplômé, de se trouver un job, élément de sociabilisation très important.
De nos jours, la stabilité se trouve dans cet instabilité économique et sociale, pour ces jeunes.

Il me semble que ce problème est assez vaste... et que Sauvadet, pour avoir non seulement vécu dans des cités "chaudes" mais également développé des compétences en sociologie, peut nous permettre de mieux saisir les problèmes découlant de la précarisation, la différence entre la norme sociétale et l'ordinaire de ces jeunes, l'instabilité socio-économique, etc.

Amicalement,
AJC

Ecrit par : AJC | 31 mars 2007

Merci AJC,

Ton intervention est pertinente et assez complémentaire à l'article. Sinon, j'écris ce petit message pour réitérer mon soutien à grozbulles. Je n'ai beau pas partager en bloc vos opinions politiques, votre blog est constamment intéressant. Comptez sur moi pour vous faire de la pub ;-)

Ecrit par : nico | 31 mars 2007

Merci Nico.

Je désire faire désormais passer un petit message personnel...

Bons baisers de Varsovie, Thomas ! ;o)

Et puis, oublie pas de la rendre heureuse... :o)

Amicalement,
AJC

Ecrit par : AJC | 01 avril 2007

Je ne suis pas de votre avis; cependant ce texte est à mon avis très pertinent.
J'ai eu mal à la France aussi, mais pas tant en raison des émeutes, explicables pour des raisons n'ayant pas grand'chose à voir avec la Nation ou le leurre de l'identité nationale qu'on tente de nous agiter sous le nez, que des exploitations de l'identité nationale par deux zozos en continu (en sus du troisième, l'habitué).
Ces émeutes sont un problème social, c'est la société qu'il faut remettre en cause et non la Nation, et je suis assez fier d'être un partisan de Bayrou sur ce plan-là... son diagnostic est bon, il n'hésite pas à parler de refondation et donne les outils pour cela.
Quant au moule, ce n'est pas celui que les deux zozos nous présente, copié sur celui de Le Pen, qui est celui de la France; notre identité est républicaine avant d'être nationale, la souveraineté venant de la République. Le moule est bon et non à changer -liberté, égalité, fraternité dit Bayrou, et ce moule-là est toujours le bon. Il n'y a pas d'autre moule, en réalité. Mais, pour des raisons électorales, les deux zozos copient sur le troisième un moule qui n'a jamais existé ici. Attention à ne pas tomber dans ce travers aussi. Refusons-le.

Ecrit par : Cratyle | 01 avril 2007

Je retiens la leçon pour plus tard : "C'est arrivé gare du Nord" est notre seul article à ce jour qui ait été écrit totalement à chaud, or c'est précisément celui qui suscite le plus d'échanges avec nos visiteurs !

Pour répondre à Arnaud, alias AJC (pas trop froid, le printemps à Varsovie ?^^), je suis d'accord pour affirmer que le problème des "jeunes dangereux" est un problème très ancien, une transition turbulente qui normalement est interrompue à terme par l'intégration sociale de ces populations jeunes. Qu'on se souvienne des "blousons noirs" d'il y a quelques décennies. Je suis également d'accord pour considérer qu'un des éléments qui aggravent ce problème, c'est que le contexte économique de chômage de masse rend plus tardive l'intégration sociale censée normaliser les "jeunes dangereux."

Cependant, et sur ce point mon opinion diverge de celle de Cratyle, j'ai la conviction qu'à ce problème ancien et régulier des "jeunes dangereux" s'ajoute un problème spécifique et plus récent : une conception de notre identité nationale inadaptée à la population française d'aujourd'hui. A la fracture sociale, déjà suffisamment célèbre pour ne pas y revenir, s'ajoute une fracture identitaire entre ceux qui peuvent entrer dans le moule et ceux qui ne le peuvent pas.

Cela n'implique pas de remettre en question le tryptique Liberté-Egalité-Fraternité, ni de renier le principe de laïcité : Cratyle me concèdera que je n'ai d'ailleurs jamais écrit cela ! En revanche, cela implique un changement profond de comportement vis-à-vis de toute une partie de notre population, que notre pays traite actuellement comme des greffes devant faire un effort de déni d'eux-mêmes pour "s'assimiler."

D'ailleurs, la notion d'une identité nationale vis-à-vis de laquelle il faut "s'intégrer" sous-entend qu'il existerait une identité nationale fixe, invariante, intemporelle. A l'inverse, l'identité nationale est par nature quelque chose dont la définition varie, au gré des éléments nouveaux qui s'ajoutent à la composition de notre pays.

TG

Ecrit par : Thomas Guénolé | 04 avril 2007

Pour préciser encore mon propos: ce n'est pas l'identité nationale, c'est la notion même d'identité nationale indépendante des valeurs de la République, qu'il faut remettre en cause. Accepter l'"identité nationale" c'est accepter de raisonner à partir d'un concept, excusez-moi, fascisant. Il faut refuser le concept et non casser un moule. Il faut redire que ce sont les valeurs républicaines qui fondent la France que nous avons en commun, la langue, et certainement pas une "identité nationale" fondée sur ce qu'est le peuple, culturellement, religieusement ou ethniquement. Sinon on dérive vite. Changer de moule n'empêchera pas le moule d'être tout aussi inadapté 10 ans plus tard et aura permis à l'extrême-droite de faire passer des idées fausses. Il faut construire sur la République et la langue qui sont nos valeurs véritables.

Ecrit par : Cratyle | 04 avril 2007

Ce raisonnement fonctionnerait si les êtres humains n'étaient que doués de Raison, et fonctionnaient uniquement avec leur intellect dans leur rapport à la communauté nationale dont ils font partie.

Néanmoins, force est de constater que les êtres humains sont également doués de Passion, et plus largement, que l'identité nationale telle qu'elle est perçue concrètement par notre population n'est pas que l'adhésion aux valeurs de la République française. Notre population a aussi, dans ce qu'on appelle l'inconscient collectif, une représentation fictive d'elle-même, un idéal-type doté de traits généraux qui forment une "identité nationale". C'est un phénomène psychosociologique inévitable, qui explique aussi bien l'apparition de figures mythiques de la Nation (Jeanne d'Arc, par exemple) que l'existence de clichés populaires sur ce qu'est notre identité (le Français bon amant, le camembert, etc.).

Il existe donc bel et bien, en plus d'une citoyenneté de l'ordre de la Raison et des valeurs, une citoyenneté de l'ordre de la Passion et des symboles. D'où l'existence d'une identité nationale dans l'inconscient collectif français.

Or, il se trouve, comme dit précédemment, que la représentation que nous avons de notre identité nationale est largement inadaptée à la population française d'aujourd'hui. Je suis certes d'accord avec Cratyle pour considérer que "changer le moule" n'empêchera pas le moule d'être à nouveau inadapté dix ans plus tard. Mais justement, c'est précisément ma conviction que le moule de notre identité nationale doit être redéfini très régulièrement pour incarner au mieux ce qu'est effectivement la population de notre pays.

Thomas Guénolé

Ecrit par : Thomas Guénolé | 05 avril 2007

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