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18 mars 2007

Le Ministère de l’Identité Nationale et de l’Immigration : les vrais-faux dérapages de « Docteur Jekill et Mister Hyde. »

La bulle : « L’idée d’un ministère de l’Identité Nationale et de l’Immigration est un dérapage, une tentative maladroite de draguer les électeurs du FN. »

Crever la bulle : En réalité, l’idée d’un ministère de l’Identité Nationale et de l’Immigration n’est qu’une énième redite de la stratégie d’étouffement que mène Nicolas Sarkozy de façon systématique.

 

Ces derniers jours, les déclarations de Nicolas Sarkozy proposant de créer un « ministère de l’Identité Nationale et de l’Immigration » ont fait couler beaucoup d’encre. Elles ont aussi permis de replacer le candidat de l’UMP au centre de l’actualité politique.


Disons-le tout net : nous avons la conviction profonde que c’était le principal but de ces déclarations, pour ne pas dire le seul.


Parmi les stratégies disponibles pour un candidat à la présidentielle, il y a celle de l’étouffement : occuper l’espace médiatique à un point tel que toute l’actualité politique tourne autour de votre personne. Vos concurrents et vos opposants sont alors réduits à ne faire que réagir à vos propositions, commenter vos actes, bref, à se comporter comme des faire-valoir passifs de votre propre campagne.


Cette stratégie d’étouffement ne marche qu’en combinant deux armes : les pavés dans la mare, suivis des bouquets de fleurs. C’est la combinaison « Docteur Jekill et Mister Hyde. »


Première condition, le méchant Mister Hyde doit lancer des pavés dans la mare. Il faut que ce que vous dites soit suffisamment à contre-courant des discours habituels pour que « tout le monde en parle. » En effet, les médias marchent à l’audience : or c’est ce qui choque, en bien comme en mal, qui fait de l’audience. Lancer des pavés dans la mare vous fournira donc du temps d’antenne télévisuelle, les gros titres de plusieurs grands médias, etc. A fortiori, plus vous lancerez de pavés dans la mare, plus votre couverture médiatique étouffera celle de vos concurrents, à tel point qu’on les interviewera principalement pour réagir à vos provocations.


Deuxième condition, le gentil Docteur Jekill doit toujours transformer chacun de ces pavés dans la mare en un magnifique bouquet de fleurs. En d’autres termes, après une bande-annonce provocatrice, qui a servi de pavé dans la mare, le contenu détaillé de votre discours doit être une proposition consensuelle et pleine de bon sens. Par exemple, votre pavé dans la mare aura été de proposer la discrimination positive sur des critères ethniques, puis votre bouquet de fleurs sera de préciser qu’en fait, c’est la discrimination positive sur critères sociaux. Autre exemple, votre pavé dans la mare aura été de dire que les immigrés ne doivent pas égorger de moutons dans leurs baignoires (sic), puis votre bouquet de fleurs sera de préciser que ce sont la laïcité et l’égalité hommes-femmes que les immigrés doivent respecter.


Cette combinaison pavé dans la mare – bouquet de fleurs permet d’engranger immédiatement trois grands bénéfices. Premier grand bénéfice, vous devenez un martyre : vous expliquez que ceux qui condamnent votre pavé dans la mare condamnent votre bouquet de fleurs, et donc, vous êtes l’homme politique courageux et réaliste qui s’occupe des vraies attentes des électeurs face à des adversaires conformistes et lâches. Deuxième grand bénéfice, vos adversaires perdent des points dans leur propre camp : parce qu’ils ont condamné votre pavé dans la mare, ils sont moins soutenus chez leurs partisans qui sont d’accord avec votre bouquet de fleurs. Enfin, troisième grand bénéfice, c’est de vous et encore de vous que l’on parle tout le temps que dure chaque polémique que vous créez. Vous devenez donc par défaut le candidat le plus crédible pour la fonction présidentielle, parce que vous avez transformé la campagne en référendum pour ou contre vous.


C’est en cela que cette stratégie est une stratégie d’étouffement. Elle asphyxie vos concurrents, parce qu’elle les transforme en commentateurs de votre campagne schizophrène de « Docteur Jekill et Mister Hyde ». Si elle est moralement indéfendable, elle a l’avantage d’une extrême efficacité.

 


La bulle : « L’idée d’un ministère de l’Identité Nationale et de l’Immigration est un dérapage, une tentative maladroite de draguer les électeurs du FN. »

Crever la bulle : En réalité, l’idée d’un ministère de l’Identité Nationale et de l’Immigration n’est qu’une énième redite de la stratégie d’étouffement que mène Nicolas Sarkozy de façon systématique.


Thomas Guénolé

Commentaires

Félicitations Thomas! Le meilleur article du blog pour moi. Juste sur le fond, excellement structuré et toujours pertinent.

Continue!

Ecrit par : nico | 19 mars 2007

Merci m'sieur ! ;-)

Sinon, ça ne s'invente pas : hier au JT de France 2, Sarko s'est littéralement comporté en caricature de ce que je décris dans cet article.

Interrogé par Pujadas sur sa provoc de "Ministère de l'Identité Nationale et de l'Immigration" (pavé dans la mare), il a d'abord affirmé que c'était son devoir de parler de vrais sujets comme l'Europe, l'immigration ou l'identité nationale (bouquet de fleurs). Et dans la foulée, il a expliqué qu'il était inacceptable que des groupes de bien-pensants interdisent de parler de sujets qui comptent (posture de victime).

Ceci dit, son intervention dans ce JT me fait penser à deux sujets comme thèmes de futurs articles :

- le faux épouvantail du 21-Avril instrumentalisé par les "grands" candidats, et par extension le soit-disant "vote utile."
- une autre méthode rhétorique systématique de Sarkozy, comme quand interrogé sur Battisti il demande si la gauche veut qu'il laisse les assassins vivre en liberté.

Ecrit par : Thomas Guénolé | 20 mars 2007

Une telle stratégie est peut-être efficace, mais elle est très dangereuse, car elle mène à diviser le pays au lieu de le rassembler. Dresser les Français les uns contre les autres, ce n'est pas vraiment la mission d'un président de la République à mes yeux. Si seulement on pouvait voter par la méthode Condorcet...

Ecrit par : Ali Baba | 26 mars 2007

La méthode Condorcet ? Tu parles de la méthode du vote préférentiel, celle où on classe les candidats par ordre de préférence au lieu de voter pour un seul ?

TG

Ecrit par : Thomas Guénolé | 27 mars 2007

Excellent, particulièrement pertinent... Je vous fais de la publicité. Pourriez-vous lier mon blog sur le vôtre comme je le fais du vôtre sur le mien? Tous mes remerciements.

Ecrit par : Cratyle | 27 mars 2007

Merci d'avoir formalisé ma pensée sur ces méthodes de communication.
Pour reprendre sur la note d'Ali Baba, je suis bien d'accord que le problème de Sarkozy, ce qui me pose le plus d'angoisse, ce n'est pas tant son libéralisme (il a quelques bonnes idées économiques, bien que peu généreuses) ou son franc-parler, mais la façon dont il présente les 2 France et les oppose :
depuis la crise des banlieues, qu'il a orchestrée avec brio, en envoyant en banlieue les gens qui énervent le plus ces jeunes "racailles" : la police... au moindre mouvement, la police, le couvre-feu,... tous les ingrédients pour que ça pète. et ça a pété.
rebelote sur le CPE (et oui, c'était très bien organisé, et j'y ai assisté depuis l'intérieur de la Sorbonne, en tant que chercheur resté trop longtemps dans son labo et "prisonnier" des CRS). On empêche les étudiants d'accéder à la Sorbonne, "leur" Sorbonne (motif : 5 étudiants dehors avec un haut-parleur, ce n'est pas une blague...). Donc ils s'énervent, font du bruit, etc. on envoie alors quelques dizaines de cars de CRS, "pour les mater". 800 CRS plus tard, il faut boucler tout le quartier. ces fainéants sont vraiment incroyables.
comme ça, on accuse les jeunes racailles d'un côté face aux gentils de la ville et les étudiants fainéants face aux courageux travailleurs (ceux qui se lèvent tôt).
Et on reproduit le schéma à chaque fois. ça marche bien : je connais plein d'étudiants qui ont cru que c'était grâce à eux que le CPE avait sauté... ça ne les a pas choqué qu'en un week-end, les députés UMP (365) se mettent d'accord sur un nouveau texte tout de suite adopté. une méthode bien huilée...

Alors, forcément, un discours qui se veut rassembleur, pacificateur, ça énerve l'UMP. je viens de lire un post assez mauvais sur le "méchant Bayrou" qui va tuer la France. La dernière phrase a failli me faire rire... c'est sur le blog des jeunes du Parti Radical Valoisien :
http://www.marredesideesrecues.com/

Ecrit par : Laurent | 27 mars 2007

En réponse à Cratyle, pas de souci pour lier ton blog au nôtre comme tu le fais du nôtre sur le tien. Par ailleurs, merci pour la pub. Plus on a de monde sur ce blog, plus on est contents. ;-)

En réponse à Laurent, il y a effectivement de la part de Nicolas Sarkozy une véritable culture du conflit, au sens où ses déclarations et propositions visent systématiquement à désigner de façon manichéenne des blancs et des noirs. Dans la rhétorique sarkozienne, il y a la racaille et les citoyens honnêtes, la France qui se lève tôt et celle qui se lève tard, l'identité nationale et l'immigration, etc. De là vient d'ailleurs l'incrédulité générale quand il a essayé de se poser en rassmebleur par-delà les clivages ("J'ai changé"), ce qui l'a amené à rapidement se repositionner en champion d'une France contre une autre.

Là où c'est particulièrement inquiétant, c'est que cette culture du conflit portée à la tête de l'Etat ne pourrait que déboucher sur un quinquennat de conflits sociaux et sociétaux - le second adjectif n'est pas trop fort - extrêmement durs. C'est principalement sur cet aspect que la perspective d'un Nicolas Sarkozy président de la République serait un danger objectif pour la cohésion nationale.

TG

Ecrit par : Thomas Guénolé | 27 mars 2007

Bravo Thomas, et bravo Laurent aussi ! J’ai commis une entorse à ma règle et posté deux billets le meme jour, car ça en vaut la peine !

http://blog.empyree.org/post/3167

Choisissons un président qui pense à l’avenir à long terme et non à semer le chaos (inutile de répéter ici sur qui porte mon quel est mon choix, c’est assez évident sur mon blog).

Ecrit par : David Latapie | 17 avril 2007

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